Contrer les stéréotypes par les livres : “C'est dès l'enfance qu'ils se construisent”

Antoine Oury - 20.03.2016

Edition - Les maisons - éditions Goater - éditions Goater Rennes - livres féminisme


Même dans l'espace jeunesse d'un immense salon littéraire, difficile de passer à côté du livre de coloriage féministe — et fier de l'être — de la maison d'édition Goater. Cette structure atypique, adossée à un bar de Rennes, Le Papier-Timbré, propose des titres tout aussi uniques, de ces livres que l'on devine importants avant même de les ouvrir. 

 

Livre Paris 2016

Judikael et Jean-Marie Goater (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Le Papier-Timbré et les éditions Goater avancent main dans la main, dans une même structure, depuis 2009. En plus de la licence IV, permis de publier : « On est très occupé par les soirées étudiantes et festives, mais on développe en plus des projets autour des livres qui, parfois, émergent d'ailleurs avec la clientèle. C'est surtout un motif supplémentaire pour se retrouver et partager des moments de convivialité, partager des goûts, des envies, de la littérature, des essais et de la jeunesse », explique Jean-Marie Goater.

 

En plus de la production maison, le café-librairie propose celle de maisons soeurs : les éditions de juillet, L'Oeuf, les Éditions Pontcerq, essentiellement des petits éditeurs de Rennes et de la Bretagne. La maison est diffusée et distribuée en Bretagne par Coop Breizh, diffusé par Hobo Diffusion, distribué par Makassar pour la France (comme les éditions surréalistes Prairial). Les tirages vont de 500 exemplaires à 3000 sauf exceptions et coéditions comme Détachez vos ceintures, projet collectif des éditions du Kyste contre l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ou Galette-saucisse, je t’aime ! de Benjamin Keltz, avec les Éditions du coin de la rue.

 

Mon premier cahier de coloriage féministe ! sera en librairie d'ici quelques jours, et la maison Goater y croit dur comme fer : « Nous avons commencé par traduire et adapter C'est quoi ton genre ?, un livre écrit par Jacinta Bunnell et publié par l'éditeur anarchiste américain PM Press », explique Jean-Marie Goater. Dans les pages du livre, on croise des monstres qui aiment les petits sacs à main et les chaussures, des princesses qui ne suivent pas vraiment le dress code, ou des enfants en fauteuil roulant, encore rares dans les livres jeunesse.

 

Livre Paris 2016

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Après cette publication, la maison a souhaité développer un projet en France, en réunissant 16 dessinatrices dont 4 dessinateurs pour leur proposer d'expliquer le féminisme aux enfants, à travers un dessin. « Le livre aborde la vie à l'école, les habillements, les métiers, le sport, mais aussi les quelques femmes féministes importantes de l'histoire... Ça reste ludique et sans prétention encyclopédique sur le féminisme, mais il est plus simple d'aborder le sujet avec un support comme celui-ci à la maison, à l'école ou au centre de loisirs. » Comme le précédent, l'ouvrage présente d'une nouvelle manière les situations traditionnelles des livres de coloriage ou jeunesse.

 

Des ressources rares, des besoins importants

 

Pas la peine d'insister pour que Jean-Marie Goater partage son avis : « La production majoritaire est quand même très caricaturale et stéréotypée, cependant on remarque depuis quelques années des éditeurs intéressants qui essaient de bousculer un peu ces stéréotypes comme La Ville Brûle, ou encore l'édition LGBT qui commence à arriver avec Des ailes sur un tracteur qui a publié un cahier de coloriage avec Sophie Labelle, plutôt sur les questions trans. »

 

Contrairement à ce que les détracteurs des livres jeunesse atypiques prétendent (coucou, Jean-François Copé), lutter contre les stéréotypes n'a rien d'une guerre de civilisation ou autre affabulation du genre. Il s'agit simplement de montrer que chacun doit être fier de ce qu'il est, respecter ce que l'autre est, et ne pas chercher l'assentiment des uns ou des autres. « Fuck the world », comme dirait 2Pac... « Se poser ces questions est indispensable, il faut qu'il y ait ce débat : les enfants ne sont pas si naïfs que ça, ils ont besoin de se poser ce genre de questions. »

 

Livre Paris 2016

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Judikael, venu aider son père, acquiesce : il a répondu à l'appel à dessins et proposé une activité dans le cahier de coloriage féministe. « Ce genre de ressources pour enfant est important, parce que c'est dès l'enfance que se construisent certains préjugés, certains stéréotypes qui restent ensuite. Quand on voit que 90 % des personnes présentes dans les manuels scolaires sont des hommes par exemple, ce genre d'ouvrages permet à certaines personnes de se reconnaître davantage dans certains rôles, qu'on ne leur attribue pas forcément de base. »

 

Là est la lutte, résumée par Judikael : « On parle souvent de “déconstruire” dans le féminisme, les préjugés ou autre, ces livres peuvent permettre d'éviter de les construire. » En Terminale L, Judikael confirme que les préjugés sont toujours présents, forcément surtout en sport ou vis-à-vis de « la filière homme » (comprendre, la filière scientifique) et de « la filière femme » (comprendre, la filière littéraire). Si l'histoire du féminisme est désormais abordée en classe, certains sujets restent touchy : le journal du lycée s'est vu censurer un article sur la culture du viol, et la ségrégation hommes-femmes, « au prétexte que c'était trop hard, que les lycéens n'allaient pas comprendre »...

 

« L'édition, c'est un milieu qui est quand même très hypocrite »

 

À votre avis, comment réagit l'éditeur de Mon premier cahier de coloriage féministe lorsqu'on lui parle des différences entre les salaires des hommes et des femmes dans l'édition, ou dans les aides attribuées par le CNL ? Sans langue de bois : « C'est pas trop surprenant malheureusement, parce que c'est à l'image des autres professions. En tant que bar-maison d'édition, de toute façon, je ne rentre pas dans la case du CNL, je me tourne plutôt vers la région », explique Jean-Marie Goater.

 

Haut les coeurs : « C'est pas grave, je m'en passe très bien. L'édition, c'est un milieu qui a quand même une grande dimension d'hypocrisie sur pas mal d'aspects, on le voit sur certaines pratiques... Il y a des cons dans ce métier-là comme dans d'autres métiers, mais je pense que ce serait bien de faire le ménage, comme à Angoulême, c'est quand même criant. Dans certains secteurs du livre, la majorité des lecteurs sont des lectrices, très clairement, ce serait quand même la moindre des choses qu'il n'y ait pas des inégalités de ce type qui existent dans le monde de l'édition. »

 

Livre Paris 2016

Un album jeunesse bilingue français-langue des signes (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Même sans aide du CNL, les éditions Goater produisent de quoi lire : Les Joyeux Punks, un album à compter, mais aussi une collection d'albums bilingues français-langue des signes, des livres en breton, dont une traduction du Persepolis de Marjane Satrapi. Pour les amateurs de polar, Goater noir, une collection de 14 titres qui a notamment fait revivre Le Soviet, la série culte des années 89-90 d'abord publiée chez Fleuve Noir et Série Noire. Pour les amateurs des écrits du Colonel Durruti, un inédit est prévu pour le mois d'octobre prochain.

 

Perdez-vous sans hésiter dans le catalogue de la maison, qui propose aussi de la littérature blanche "classique", des essais sur l'écologie et le convivialisme ou la convivialité, l'écologie sociale, et l'Histoire, surtout XXe.