Correcteur payé 1 € les 20 pages ou bons d'achat : l'uberisation sans limite ?

Nicolas Gary - 12.08.2019

Edition - Justice - rémunération correcteur - offre emploi correcteur - salaire correcteur


Plus c’est gros, plus ça passe, dira-t-on, à quelques exceptions près : la branche Correcteurs de la CGT vient d’épingler sans anesthésie un drôle de lépidoptère. Une offre d’emploi, pour le recrutement d’un correcteur, fait en effet bondir le syndicat, tant ses conditions sont ubuesques.

2012 Summer Opera Workshop June 23, 2012 31
Steven Depolo, CC BY 2.0

 
« Nous tenons l’arnaque patronale du mois », s’étrangle la CGT. Pour le recrutement d’un correcteur à domicile, de préférence un étudiant, la société Plumavitae sort l’artillerie lourde.
 

Correcteur, je te plumerai...


La « nouvelle startup française qui s’est donnée (sic !) pour mission de modifier notre façon d’Écrire, d’Éditer et de Lire les livres en faisant entrer ce marché dans l’ère du digital » dégaine une de ces propositions… qu’on serait tenté de refuser de prime abord. 

Les conditions financières de cette offre laissent rêveur : 
  • • 1 € pour 20 pages étudiées, versés en euros pour les autoentrepreneurs ou en bons d’achat de la boutique de votre choix
  • • Possible bonus en fonction de la qualité du travail
  • • Il n’y a pas d’horaires ou de minimum de travail à réaliser   



 
L’entreprise n’en est pas à son coup d’essai : une offre similaire diffusée fin mai proposait déjà « 1 € pour 12 000 mots étudiés, versés en euros pour les autoentrepreneurs ». À l’époque, l’entreprise indiquait également que la possession d’un lecteur ebook ou d’une tablette serait une bonne chose.
 

“Ce n'est même plus de l'ubérisation”


« Autoentrepreneuriat dévoyé, tarif honteux (1 euro les 20 pages, oui !), remplacé par des bons d’achat si pas de statut d’AE, on touche le gros lot. À ce niveau-là, ce n’est même plus de l’#ubérisation... », déplore la CGT.

« On rappelle à Plumavitae que la correction dans l’édition est encadrée par une convention collective nationale, laquelle dispose en outre d’une annexe, la IV, qui définit les conditions du travail à domicile et les cadences. » Quant à la réponse de la société, elle prête à sourire :
 
 

“Ils sont hors des clous”


Martine Prosper, secrétaire générale du Syndicat national Livre-Edition CFDT, contactée par ActuaLitté, rappelle : « Les correcteurs se voient appliquer le barème de la catégorie E9 — suivant l’annexe qui correspond aux grilles de minima. » Autrement dit 1536 € mensuels.

« Avec ce tarif, ils sont totalement hors des clous. D’autant que l’on sait à quel point internet est un support qui a besoin d’une intervention sur les textes », poursuit-elle. À ce titre, un certificat de compétences est en cours de constitution, pour la presse, la publicité et le spectacle, afin de proposer aux sites des solutions reconnues en matière de relecture de texte.

Pour mieux comprendre le couac, il faut revenir aux bases : l’annexe IV de l’édition pose des conditions de travail assez claires, qui aboutissent à un taux horaire facilement calculable. Une moyenne autour de 12 € de l’heure, pour 12.000 signes en correction se pratique, contre un tarif horaire autour de 15 € pour la préparation de copie. Des sommes qui n'incluent pas le supplément annuel ni les congés payés – une majoration de 10 %.

Maintenant, il suffit de considérer qu’une page compte 1500 signes pour se rendre compte du problème avec l’offre de 1 € pour 20.000 signes. 
 

Inspection du travail et Mairie de Paris


Guillaume Goutte, secrétaire des correcteurs au Syndicat général du Livre CGT, nous précise : « Nous allons saisir l’inspection du travail et faire un signalement à l’Urssaf, puisque cette pratique s’apparente à du travail dissimulé et du salariat déguisé. »

Et d’ajouter : « Nous avons également saisi la Mairie de Paris, puisque Plumavitae a été lauréat du prix Créart'up, une officine de la Mairie de Paris. Ces startupeurs de l’édition profitent donc d’un “accompagnement” municipal. »

Selon lui, « l’édition se retrouve souvent être un laboratoire pour ces expérimentations... L’auto-entrepreneuriat y sévit depuis 2009, bien avant l’apparition et la médiatisation des livreurs Deliveroo (dont nous soutenons le combat, par ailleurs). Les correcteurs sont un peu les livreurs Deliveroo de l’édition... »

L’offre, diffusée sur Jobetudiant.net, a été rapidement retirée, manifestement, mais on peut encore la consulter sur LinkedIn.


Commentaires
Ici en Belgique les quotidiens du groupe IPM («La Libre Belgique»,«La Dernière Heure» -pas des feuilles de chou mais des journaux très lus et influents pour le meilleur parfois et pour le pire mêmement) sous-traitent depuis quelques années les services de correction-relecture à une société suisse du web qui offre généreusement une dizaine d'euros l'heure à des «pros» dont il n'est pas exigé de compétences validées.

Il existe pourtant la Certification Voltaire dont le niveau le plus élevé correspond aux journalistes,gens de lettres et autres relecteur:le niveau expert que l'on peut obtenir lors de leurs examens,si on atteint les résultats requis.

Et je suis désolé de constater,en tant que grand lecteur de journaux surtout papier,que le résultat d'une telle gestion avaricieuse à la petite semaine donne les piteux résultats que l'on pouvait craindre...

Dix euros l'heure, c'est une DIMINUTION horaire de trois euros par rapport aux tarifs en vigueur dans ce genre de journaux belges dont ceux-là il y a...dix ans (treize euros/heure, du brut) !

La correction est un métier humilié,martyrisé,déconsidéré à un point inimaginable.

Votre exemple français me scandalise alors que je n'avais plus d'illusions...

L'organisation française Correcteurs précaires -constituée de correctrices en fait mais qui luttait contre la dégradation des conditions de travail dans l'édition de livres-existe-t-elle encore ?

Il faut s'attaquer résolument à cette scandaleuse spirale vers le bas et rappelons-nous: «If you pay peanuts you get monkeys»- la qualité se paie et les idolâtres du monde numérique devraient se rendre compte que le monde numérique qui fait partie de notre vie à tous est trop souvent une jungle.

Ouf...

Je me suis relu moi-même pour un tarif de 0 euro/l'heure et espère un texte sans faute(s) néanmoins !

CHRISTIAN NAUWELAERS
Pourquoi ne monter sur ses grands chevaux et faire mine de s'offusquer que maintenant ? On a voulu un système libéral sans filet, non ? Ben on l'a, de quoi se plaint-on ? Maintenant, faut assumer son choix et ne pas pointer du doigt celui-là même qui le met en place avec zèle et qui ne fait que suivre à la lettre la feuille de route qu'on lui a signé.
On n'a rien voulu du tout, Koinsky,

on s'est battus contre les lois el-Khomry, contre les ordonnances Macron, on se bat tous les jours de notre vie... Nous les correcteurs CGT, tous les autres qui veulent vivre debout. Bien sûr qu'on les hait ces chacals et qu'on mettra leur tête en haut d'une pique...

Mais se battre prend du temps, et on n'a pas souvent raison...

N'empêche qu'on continue, toujours...

Dékoinstoi-sky !!!
Respect à vous correcteurs CGT que je ne connais pas et dont j'admire le combat pour tenter de garder la tête hors de l'eau ! Je dis un nous collectif, un nous mou du g'nou, un nous consensuel, un nous paresseux et lâche qui gagne parfois nos esprits au point d'élire volontairement des représentants qu'on sait d'avance qu'ils vont nous asservir et nous la mettre bien profond. Eh oui, c'est confortable d'être dirigé dans une vie où on sait pas d'où qu'on vient et comment qu'on y r'tourne. Alors, quelqu'un décide à notre place, cool ! Effet placebo garanti. Sauf que maintenant on a mal au derche et ça c'était pas prévu dans le programme. Pour info, jamais je n'aurais pu voter pour un petit marquis enfant-roi arrogant ni pour une truie baveuse injectée de sang bleu-blanc-rouge.
Ok, cette annonce est particulièrement lourdingue, mais allez faire un tour discret autour des grandes maisons d'édition. Vous constaterez que le budget correcteurs a baissé de façon drastique, que de très, très nombreux livres sont publiés sans correction papier et sans correcteur humain du tout (logiciels de correction). Les correcteurs humains sont une espèce en voue de disparition, sensés être salariés à domicile, ils sont bien souvent payés en droits d'auteurs ou on leur demande d'être micro-entreprenneur, comme aux éditeurs extérieurs (dont je suis). Voilà.
On en a bien conscience, Gallinette. Et nous nous battons contre ces pratiques depuis des années, mais l'époque n'est pas à notre avantage.



Nous avons tout de même réussi à freiner considérablement le développement du paiement en droits d'auteur (Agessa) pour les travaux de correction, après les condamnations de Gallimard et d'Editis aux prud'hommes dans le cadre d'actions soutenues par le syndicat.



Des infos ici : https://www.correcteurs-cgt.fr/edition-_r_4.html



L'auto-entrepreneuriat, nous le dénonçons également (le statut, et certainement pas ceux qui sont contraints par les éditeurs à l'adopter !) depuis son apparition, en 2009, et nous soutenons, financièrement et humainement, les correcteurs qui vont en justice pour obtenir une requalification en contrat de travail salarié. Nous avons aussi interpellé à plusieurs reprises le Syndicat national de l'édition et le ministère de la Culture.



Bref, les batailles sont engagées. Nous manquons juste d'échos et de militants, nous faisons avec nos moyens et à notre échelle (nous sommes environ 170 correcteurs et correctrices syndiqués).



Cordialement,



Guillaume Goutte

secrétaire des correcteurs CGT
Bonjour.

Un AE paye des cotisations sociales selon son CA. Comment payer des cotisation sociales sur des bon d'achats? Quel est le suivi fiscal et social de ce genre de rémunération en nature pour l'entreprise?

Un AE établit un contrat de prestation, quel est le contrat dans le cas d'une rémunération en nature?

Autre question que je me pose, qui peut accepter de corriger un bouquin de 300 pages pour 15€, à moins de corriger le bouquin en une heure?

Idée à creuser: inonder cet "éditeur" de demandes de correction à faire, conserver le "travail" au chaud pendant le temps imparti par le commanditaire et le renvoyer intact.
Ouch !

Décidément...

Dans mon commentaire,il faut lire, à propos du niveau le plus élevé de la Certification Voltaire:«...journalistes,gens de lettres et autres relecteurS...» au pluriel !

Je ne suis pas censé...et non «sensé» laisser une erreur,c'est agaçant...

Sur le fond,je confirme à Mr.Koinsky que non,je n'ai pour ma part jamais souhaité cette jungle ultralibérale actuelle,sans parler des autres nombreuses dérives du monde numérique.

N'ai rien demandé de tel et je préfère les gens qui luttent à bon escient à la mentalité passive et résignée qui laisse les trous dans la coque du grand bateau où nous tentons de naviguer sans devenir de modernes galériens...

CHRISTIAN NAUWELAERS
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