Correcteurs précaires : une démarche “cavalière” de Françoise Nyssen

Antoine Oury - 21.06.2017

Edition - Les maisons - correcteurs précaires - Françoise Nyssen - Nyssen lecteurs correcteurs


Le 23 mai 2017, le collectif Correcteurs précaires, soutenu par plusieurs syndicats (CFDT, CGT, CFE-CGC ou FO), envoyait un courrier à la ministre de la Culture Françoise Nyssen pour l'inviter à se soucier des importantes difficultés que rencontrent les lecteurs-correcteurs dans le milieu du livre. Contrats précaires, revenus et tâches confiées à la baisse, la situation n'est pas brillante et la réaction de la ministre, pour le moment, est décevante.

 
Les lecteurs correcteurs au Salon du Livre de Paris
Au Salon du Livre de Paris 2017 (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

« En tant que professionnelle de l’édition, vous avez pu mesurer le rôle que jouent les correcteurs d’édition dans la défense de la langue française et la qualité des ouvrages publiés. Or ces travailleurs de l’ombre sont depuis longtemps maltraités par les maisons d’édition. Leurs droits fondamentaux sont bafoués. Et, surtout, ils ont un statut aberrant : salariés à la tâche, ils n’ont ni garantie de travail ni droit au chômage », commençait le courrier envoyé au ministère de la Culture en mai dernier.

 

Depuis plusieurs mois, les lecteurs-correcteurs, à travers les organisations syndicales ou le collectif Correcteurs précaires, multiplient les actions pour interpeler sur leur situation et tenter de faire changer les habitudes des éditeurs. La précarisation des correcteurs « se voit de plus en plus, dans les grands groupes comme Albin Michel et Hachette autant qu'au sein de petites maisons très à gauche, qui brandissent le poing dès qu'il y a une cause un peu sociale » nous indiquaient des manifestants rassemblés avant la remise du dernier Prix Goncourt.

 

Quelques mois plus tard, c'est au Salon du Livre que les lecteurs-correcteurs s'étaient donné rendez-vous, en espérant attirer l'attention du Syndicat national de l'édition, inflexible sur les obligations des éditeurs et le respect du Code du Travail. « Les propositions qu'on nous a faites sont loin de nous convenir. Nous demandons légitimement la mise en place d'un salaire fixe, des améliorations de nos conditions de travail qui passent par l'annexe 4 de la convention collective de l'édition... Tout cela est technique, mais on sent bien que le SNE ne veut pas faire bouger les choses » nous expliquait-on à l'époque

 

Bref, l'intervention de l'État, pour les travailleurs mobilisés, devient indispensable : « [N]ous vous demandons, Madame la ministre, d’accorder la plus grande attention à ce dossier et de bien vouloir recevoir une délégation de salariés afin de vous en exposer les détails », terminaient les auteurs de la lettre.

 

Démarche cavalière et réponse qui trouble

 

La ministre de la Culture a répondu aux auteurs, par le biais de... la plume de Jérôme Garcin, qui a eu le privilège de parler avec Françoise Nyssen : « Leur situation est suivie au ministère du Travail. Mais l'évolution de leur situation doit être discutée avant tout avec les éditeurs. [...] Il faut absolument que le Syndicat national de l'édition dialogue avec les correcteurs et qu'ils trouvent, ensemble, une solution digne et viable », souligne la ministre, alors même que les lecteurs-correcteurs évoquent justement un dialogue qui « piétine » avec le SNE.

 

Et, ce dialogue, Françoise Nyssen aurait pu elle-même le favoriser, puisqu'elle faisait partie du bureau du SNE, justement, aux côtés d'Arnaud Nourry, PDG de Hachette, et d'Antoine Gallimard, jusqu'à sa nomination au poste de ministre de la Culture. Sa réponse a donc de quoi étonner...

 

Toujours dans sa réponse à L'Obs, Nyssen poursuit : « Dans le cas de la maison que j'ai dirigée, Actes Sud, la majorité des correcteurs étaient salariés et avaient donc les droits propres à tout salarié. Ils faisaient partie intégrante de l'équipe. Deux correcteurs ont même évolué au sein de la maison et sont devenus éditeurs. » 

 

Tant mieux pour eux, mais les échos que nous avons pu avoir de leur situation au sein du groupe sont tout autres : « Beaucoup de microentrepreunariat ces derniers temps, pas mal d'exemples de livres mal corrigés comme Millenium, des traducteurs payés en dessous du tarif recommandé par le CNL... ». Selon nos informations, un microentrepreneur serait payé autour de 13 € « pour une ou deux lectures » selon l'ouvrage, dans les maisons du groupe Actes Sud, un « tarif dérisoire », nous explique-t-on.

 

Pour clore le débat, le syndicat SGLCE-CGT a publié un communiqué sur la réponse de la ministre, s'étonnant tout d'abord de découvrir celle-ci dans L'Obs et non adressée directement aux auteurs du courrier. 

 

Au-delà de la démarche, cavalière et qui pose question quant à la considération que Madame la ministre porte aux organisations syndicales, plusieurs éléments nous troublent, à commencer par cette affirmation selon laquelle la situation des correcteurs de l’édition serait suivie par le ministère du Travail. Après des années de réunions en commission mixte paritaire, et à part le fait que cette commission se tient à la DGT, nous n’avons jamais eu une telle information.

 

Pour donner suite, le syndicat réclame donc, de nouveau, un rendez-vous.

 

Au congrès de l'Association des Bibliothécaires de France, Françoise Nyssen s'était elle-même amusée de son amateurisme, assurant découvrir avec surprise le nombre d'acronymes utilisés au ministère. La réalité de la fonction pourrait rapidement la rattraper...