Coup de sang : Anne Rice à la défense de Rowling

Cécile Mazin - 27.02.2014

Edition - International - JK Rowling - young adult - arrêter d'écrire


Lynn Shepherd aura gagné son quart d'heure de célébrité, comme le promettait Warhol, mais désormais, sa cote de popularité sera proportionnelle à l'affront public. Dans une lettre ouverte à la maman d'Harry Potter, elle s'était fendue d'un message simple : l'omniprésence de Rowling dans les médias écrase toute autre production, et étouffe les auteurs. Si la romancière écossaise aime vraiment la littérature, alors qu'elle arrête d'écrire, demandait Shepherd. Mal lui en a pris…

 

 

 

 

Ce qui aura choqué la profession, c'est avant tout le manque de connaissance sur le milieu éditorial, de la part de Lynn. Partout sur les forums réunissant des auteurs, on déplore son attaque. Penser - et écrire - que Rowling aurait « aspiré l'oxygène de l'ensemble de l'édition et toute l'atmosphère de la lecture », est une grossière erreur. 

 

La première des choses à noter, c'est qu'un livre qui ne marche pas, commercialement, c'est avant tout un livre qui n'a pas su trouver de public - ou que le public n'a pas réussi à mettre la main dessus. En soi, le propos de Lynn n'est pas faux : les tables de libraires sont surchargées, ici comme ailleurs, et un best-seller qui assure des revenus à la librairie sera plus facilement mis en place que des titres qu'il faut défendre. Mais d'un côté, les libraires font aussi des choix éditoriaux - et de l'autre, la vente en ligne permet à chacun de trouver sa place dans le coeur des lecteurs. 

 

En somme, tout euro que Rowling empoche n'est pas nécessairement un euro qu'elle prend à Lynn. C'est un peu la même problématique que celle du piratage : un fichier partagé n'est pas une vente perdue. C'est même plutôt une vente qui n'aurait peut-être pas eu lieu. 

 

Comment nier l'impact global et positif de Rowling ?

 

L'autre enjeu, c'est celui de l'économie du livre. Dans toute maison, ou presque, il existe un gros vendeur, qui tire la couverture à lui, mais permet également à l'éditeur de publier des oeuvres qui ne gagneront pas, ou peu d'argent. Et à regarder comment Bloomsbury, éditeur historique de Rowling, a pu développer sa structure, avec la manne financière apportée par JK, l'exemple crève les yeux. 

 

Et loin d'avoir sclérosé le marché, Rowling a apporté un souffle économique dans l'édition mondiale, mais également, par le biais des produits dérivés, dans tous les secteurs possibles et imaginables - sans même parler des revenus liés aux différentes adaptations cinématographiques. Considérer que le genre Young Adult - un nouveau pan de l'édition mondiale - ne doit rien à Rowling, c'est là encore méconnaître sérieusement son sujet. 

 

L'autre conséquence, plus désagréable pour Shepherd, se retrouve sur Amazon : les commentaires sont d'une violence rare de la part des fans de Potter, qui n'ont rien trouvé de mieux pour conspuer celle qui attaquait Rowling, que de sabrer les commentaires de ses livres. Des messages indignés, et des attaques qui renvoient au centuple celle de Lynn. Surtout qu'elle avait reconnu, dès les premiers mots de son courrier, qu'elle n'avait lu aucun des livres de Rowling…

 

Chose amusante, un auteur s'est fendu d'une contre-réponse : Mark Pryor implore la romancière de «  ne pas arrêter d'écrire ». Et d'évoquer son fils, âgé de neuf ans, qui a lu chacun des livres de Potter… et qui, grâce à eux, s'est découvert une passion pour la lecture. « Plus de livres de votre part, signifie plus de lecteurs pour nous, pas moins. Nous ne pouvons pas nous retrouver avec le même nombre de lecteurs que vous. Mais ce n'est pas grave : je me contenterai des chiffres de ventes de [John] Grisham (et d'un petit château). »

 

De la place pour tous, et des lecteurs pour chacun : le cri d'alarme de Lynn Shephred ressemblait donc bien à un hurlement de détresse, qu'à une doléance fondée - ou même une analyse réelle du marché du livre. Anne Rice, qui a ressuscité les vampires dans le monde moderne des années 90, ne dit pas autre chose 

 

 

 

Elle évoque un « article vicieux, cynique, plein de ressentiment, et bien laid. C'est épouvantable. Je n'ai jamais rien vu d'aussi malveillant dirigé vers un acteur, un peintre, un danseur de ballet, une chanteuse d'opéra, un réalisateur. Non, c'est le genre de petite critique condescendante rancunière, qui est, pour je ne sais quelle raison, réservé à notre monde d'écrivains. Et cela a été écrit par quelqu'un qui est écrivain et se rend doublement mauvais et choquant. »

 

Et d'assurer la romancière, Rowling, pas l'autre, que ses meilleurs voeux l'accompagnent, elle autant que tous les autres auteurs qui font face à des attaques aussi « outrageantes ». « Dans ma vie de romancière, j'en suis arrivée à croire que nous sommes seulement en concurrence avec nous-mêmes, quand nous nous efforçons de faire de notre mieux. Il y a beaucoup de place, pour une multitude d'efforts couronnés de succès, dans un monde en constante évolution, pour les livres et les lecteurs. Et il y en aura toujours. »