Création, plagiat et mash-up : un poète pris en flagrant délit

Nicolas Gary - 13.09.2013

Edition - Justice - plagiat et contrefaçon - mash-up - création littéraire


Le plagiat, ou la contrefaçon, fait toujours scandale dans le milieu littéraire. S'il est - heureusement - difficile de s'approprier et revendiquer une idée, le style, pour sa part, est plus simple à identifier. Actuellement un auteur australien est dans la tourmente pour s'être emparé de plusieurs oeuvres de monstres sacrés comme Sylvia Plath, Seamus Heaney ou même Charles Bukowski. Et surtout, il a avoué...

 

 

Johnny Wander Mash-Up

historygeek191, CC BY SA 2.0

 

 

Andrew Slattery, âgé de 30 ans, était promis à une belle carrière d'universitaire. Mais celle de poète risque d'être fâcheusement compromise. Il a en effet reconnu avoir fait passer pour siennes les oeuvres de plusieurs autres écrivains. « Dernièrement, j'ai intégré les lignes d'autres poètes dans mes textes. C'était une erreur. Je le reconnais. J'accepte le fait que je ne publierai plus jamais d'autres poèmes, encore moins un recueil, dans ce pays », confie-t-il à The Australian

 

Le coup d'éclairage sur Slattery est venu de ce qu'il avait récemment reçu le prix de poésie Josephine Ulrick, pour son texte, Ransom. Mais il est rapidement apparu, au sein de la communauté des poètes, que son texte relevait « substantiellement du travail d'autres personnes ». Moralité : disqualification, direction la prison, sans passer par les 10.000 $ de dotation. 

 

De fait, sur les 132 lignes qui composaient son poème, 113 venaient de poèmes d'auteurs américains. Une étude plus approfondie de l'ensemble de son oeuvre a même montré des plagiats plus anciens, remontant à 2007, bien que les plus sérieux remontent à ces trois dernières années. Or, parmi les auteurs qui ont abondamment servi de terreau, on trouve la rock star Tom Waits, au milieu des écrits de Friedrich Nietzsche , Émile Cioran, mais aussi... Sigmund Freud. Et ce, en plus des trois autres cités plus haut et de nombreux autres. 

 

Dans le texte Always Sometimes Never, sa phrase 

death will come quickly like a cat jumping on to the bed  

 

est à peu près un copier-coller de l'incipit du poème de 1984 de Bukowski, Confession

waiting for death 

like a cat 

that will jump on the 

bed 

 

Intertextualité, emprunt créatif, et autres euphémismes ?

 

Et les exemples se sont multipliés. Au point que Slattery a dû trouver une ligne de défense dont on a plusieurs fois entendu parler en France, le collage, ou patchwork, ou même mash-ups. Quoique par chez nous, on évoque avec plus de pédanterie l'intertextualité pour justifier des emprunts, ou encore l'emprunt créatif. Joseph Macé-Scarron en ligne de mire, on se souviendra aussi de Michel Houellebecq pris la main dans le sac avec La carte et le Territoire. Il répondait alors en parlant de « brouillage du réel », et de combinaison « de documents réels et de fiction » 

 

 


Houellebecq répond aux accusations de plagiat par LeNouvelObservateur

 

 

Slattery, en faisant intervenir l'idée de collages, empruntant à des oeuvres d'artistes des morceaux, dont la recombinaison ferait une nouvelle oeuvre - la sienne - s'inscrirait dans une forte problématique contemporaine. Dans la musique et la vidéo, le mash-up est devenu un véritable principe créatif. « Si je crée une chanson de trois minutes avec une seconde issue de 180 chansons, alors qui possède la chanson. Certains diront que c'est une manière de glorifier le fait que j'ai plagié. Peut-être. C'est une bonne question. »

 

Mais il avoue dans tous les cas qu'il aurait dû reconnaître avoir pris à des auteurs, quand il a soumis son texte pour le prix littéraire. 

 

Sur son blog S.I.Lex, Calimaq rappelle que la mission Lescure avait évoqué cette question des pratiques transformatives, et invite à réfléchir sur ces questions. 

Le développement des pratiques transformatives illustre à la fois l'apport des technologies numériques à la création culturelle et les difficultés du cadre juridique actuel à appréhender le renouvellement des usages. Ces pratiques, symbole de la vitalité de la création à l'ère numérique, doivent être encouragées et sécurisées, dans un cadre qui respecte les droits des créateurs des œuvres adaptées sans entraver la création d'œuvres dérivées.

 

La proposition n°69 envisage notamment une modification de l'exception de courte citation :

69. Expertiser, sous l'égide du CSPLA, une extension de l'exception de citation, en ajoutant une finalité « créative ou transformative », dans un cadre non commercial.

 

« Cette proposition constitue une piste tangible et on ne peut nier que le rapport Lescure ait consacré une véritable attention au phénomène du remix et du mashup. Mais je voudrais montrer ici quelle est la marge de manoeuvre réelle qui existe en droit français pour modifier la loi dans un sens favorable aux pratiques », analyse-t-il

 

Notre poète australien fait de toute manière amende honorable. « Je ne cautionne pas l'utilisation d'oeuvres d'un tiers, d'aucune forme que ce soit, à moins que ce ne soit clairement affirmé. » Sauf que désormais, les concurrents auront un oeil vigilant sur l'intéressé. Il le regrette, d'ailleurs, constatant que cela a eu de lourdes conséquences sur sa famille et lui-même...