Critiques, commentaires et prescription : une affaire de confiance

Clément Solym - 04.09.2012

Edition - Société - critiques - rémunération - livres


Phénomène prenant de l'ampleur ou pétard mouillé même pas allumé ? Depuis la semaine passée, le créateur de GettingBooksReview, service vendant des chroniques de livres laudatives pour auteurs en manque, est devenu le chouchou des journalistes. C'est qu'il y a gros à dire, sur cette activité, manifestement ultra-rentable. Mais qui s'est inquiété de savoir ce que proposait... le site internet ?

 

 

 

 

Étonnamment, depuis la semaine passée, personne ne semble s'être soucié de ce que la vitrine commerciale de ce service présentait. Surtout que le site n'existe tout bonnement plus. Intriguant alors que le créateur de la société vendant ses services n'ait pas laissé, ne serait-ce qu'une adresse email pour être contacté ? Pas vraiment, car le marché, d'un coup de doigt de sa main invisible, s'est autorégulé.

 

Tout allait bien... jusqu'à ce que ça n'aille plus

 

Todd Rutherford, l'homme qui avait fait fortune a tout simplement plié boutique, comme le précisait l'article du New York Times. Maintenant, le type propose un service où, pour 99 $, il blogue et twitte sur les livres qu'il reçoit, avec plus de 33.000 followers pour écouter ce qu'il dit. En 2011, tout allait à merveille pour lui, lorsqu'une cliente mécontente a fait basculer toute l'activité. Amazon a supprimé par la suite tous les commentaires factices. La main invisible, si chère à Adam Smith, a gagné le bras de fer.

 

« Si c'était la partie émergée de l'iceberg, elle a donc fondu », plaisante Pierre Fremaux, fondateur de Babelio, réseau social tourné autour du livre. Mais plus sérieusement, ce serait une preuve que le marché n'existe tout simplement pas, et qu'il s'agit avant tout d'un sujet de journaliste. « Plus personne ne doute que les critiques de lecteurs soient proscriptrices et qu'elles permettent de vendre des livres. Amazon l'avait d'ailleurs compris avant tout le monde ; c'était une des clés de leur succès dès leur création. Aujourd'hui encore ils mesurent finement la hausse du taux d'achat sur les livres critiqués », poursuit-il. Et évidemment, les concurrents s'adaptent. 

 

Le marché de la critique élogieuse payée, estime-t-il, est un non-sens. « Personnellement, je n'y crois pas. Il existe certainement de mauvais éditeurs qui rencontrent des mauvaises sociétés de communication. Mais assurer que l'on assiste à un phénomène de masse, certainement pas. Cela relève plutôt du sujet de journaliste, autour d'une hypothétique crise de confiance qui toucherait le net, comme elle a touché avant les prix littéraires ou les médias traditionnels. »

 

Une relation de confiance entre lecteurs-prescripteurs

 

C'est que les critiques, Babelio les gère au quotidien. « Aujourd'hui, nous recevons 500 chroniques de livres par jour, ce qui représente un flux de données extrêmement important, et qui pourrait être particulièrement difficile à gérer. » Évidemment, Babelio n'est pas un site de e-commerce, et ne fait pas face aux mêmes questions qu'Amazon et consorts. Simplement, la pollution des critiques favorables reste un élément à endiguer. 

 

« Nous disposons de bien plus de données que ne l'imaginent de potentiels pollueurs. Dans le fond nous sommes dans la même situation que Google avec le résultat de recherche : il faut trouver l'algorithme qui désarme les spammeurs. »

 

La principale force réside cependant dans la communauté : « Cela reste un espace social, autour duquel les utilisateurs construisent des réseaux d'échanges et d'amis, avec des systèmes de réputation, et des réseaux de confiance. Vous n'écouteriez pas un inconnu qui entrerait dans votre librairie de quartier en vous conseillant avec insistance de lire un livre. Sur Babelio c'est pareil : vous faites avant tout confiance aux critiques de votre réseau, cela laisse peu de place aux pollueurs inconnus. Amazon essaie de mettre en place des outils en ajoutant le nom réel du chroniqueur ou son classement parmi les bons chroniqueurs. Mais un site marchand aura toujours plus de difficultés à établir la réputation des chroniqueurs qu'un réseau social »

 

Pour ce qui est de ces fausses critiques rémunérées, cela reste saugrenu. « Il existe, bien sûr des éditeurs qui paient pour qu'on parle de leurs livres sur internet, mais pas des fausses critiques payées chez nous. Ainsi, l'enjeu de notre outil Masse critique est, comme pour un service de presse, d'envoyer un livre à un lecteur en l'échange d'une critique libre et indépendante. Nous devons surtout faire en sorte de trouver le lecteur potentiellement intéressé pour qu'il donne son avis, bon ou mauvais. C'est ce qui assure le caractère viral, qui fait que les lecteurs conquis en parlent à leurs amis - un faux compte n'en a pas, par définition. Je pense que les avis sincères de vrais lecteurs ont mis à mal les vendeurs de fausses critiques »