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Cyberattaque : l'édition vit-elle au pays des Bisounours ?

Nicolas Gary - 05.12.2015

Edition - Justice - piratage cyberattaque - édition Bisounours - sécurité informatique


À force de raconter des histoires, l’industrie du livre vivrait-elle au pays des rêves bleus, où les licornes postent des Gifs de chatons ? Charlie Redmayne, PDG de HarperCollins UK presse en tous cas ses confrères de faire preuve de méfiance. Selon lui, les risques et menaces liés à des cyberattaques sont réels, mais surtout « de plus en plus sophistiqués ». Mais pourquoi s’en inquiéter ? À cause des stratégies commerciales centrées sur le lecteur, et la collecte de données qui les accompagne.

 

Crackers

elhombredenegro, CC BY 2.0

 

 

À l’occasion de la conférence FutureBook, Charlie Redmayne venait clore les échanges, et en a profité pour lancer quelques alertes. Il estime que l’édition doit être particulièrement vigilante, et que ses confrères ne « voient pas les risques » que la stratégie marketing en direct-to-consumer implique. Cette orientation, prise plus spécifiquement dans l’édition anglophone, entend rapprocher les lecteurs des auteurs, l’éditeur intervenant pour fluidifier cet échange. 

 

Or, la collecte de données personnelles participe de cette approche : les maisons finissent par disposer d’informations sur leurs lecteurs, par lesquels elles ciblent leurs campagnes de communication. Voilà la raison qui inquiète Redmayne : « [Les éditeurs] sont de plus en plus menacés par ceux qui veulent accéder à nos systèmes, nos comptes de messageries, nos bases de données de consommateurs en même temps que nos comptes bancaires – les outils mêmes qui nous permettent de fonctionner. »

 

Le cas Sony, édifiant pour toute l'industrie

 

Et de s’appuyer sur les exemples de Sony et TalkTalk, deux sociétés qui ont été piratées au cours de l’année – et les emails du premier n’ont pas fini de faire rigoler... Celui de TalkTalk remonte à la fin octobre, où encore une fois, des données personnelles ont été dérobées. Or, le groupe à l’origine de cette cyberattaque serait un mouvement islamiste basé en Russie, selon toute vraisemblance. Dans l’opération, 15.6000 comptes bancaires furent tout de même volés. 

 

Redmayne exhorte alors ses confrères à manifester une plus grande vigilance dans leur travail : « Chaque jour, nous sommes attaqués – depuis les piratages les plus complexes, en passant par les virus et les chevaux de Troie. Et des vagues d’emails d’hameçonnage – certains sont ridicules, d’autres très intelligents – et une erreur, une maladresse d’un membre du staff, et on se fait tous avoir. »

 

L’attaque portée contre Sony aurait dû résonner comme une alarme forte pour le secteur de l’édition, poursuit-il, et les industries du divertissement. « À cause de nos relations directes avec les clients nous incombe la responsabilité d’assurer leur sécurité. » À ce titre, tous les secteurs doivent être pris en compte – jusqu’à la propriété intellectuelle des auteurs, dans l’hypothèse d’un vol de manuscrit...

 

Tous ces points deviennent extrêmement sérieux, « et nécessitent à la fois de la rigueur et des investissements. Je pense que de nombreux éditeurs vivent dans un monde de Bisounours – en considérant que cela ne leur arrivera jamais – mais ça arrivera ».

 

Amazon, toujours cette langue d'Ésope

 

Dans la seconde partie de son intervention, le PDG est revenu sur la place d’Amazon dans le marché du livre. Mais également sur les changements de comportement qu’il avait pu observer. À présent que la firme dispose d’une part de marché considérable, reposant sur les prix les plus bas et l’offre la plus large possible, le cybermarchand travaille ses marges. Avec des négociations plus serrées, et des sollicitations plus grandes auprès des éditeurs et des auteurs.

 

Insistant sur la menace que représente un canal unique de distribution, Redmayne note que les nouveaux modèles de vente sont complexes à trouver. Tout particulièrement parce que si une société venait à avoir une bonne idée, Amazon lui emboîterait rapidement le pas, et s’emparerait du modèle pour l’adapter. 

 

#cutenessoverload

 

 

On comprend mieux que pour disposer d’une réponse, même modeste, au risque du canal unique, les éditeurs envisagent de plus en plus la vente directe sur leurs sites. Cela ne fait pas reculer les parts de marché d’Amazon, mais au moins offre-t-on une alternative. Celle-là même qui nécessite de mettre en place des solutions de sécurité pour consolider les barrières entre les données personnelles et les cyberattaques.

 

Dans le même temps, poursuit Redmayne, Amazon Publishing continue de se développer, et l’autopublication d’être portée par la firme. « Il y a ici un risque évident pour les éditeurs et les auteurs... et bien entendu pour Amazon lui-même qui risque de négliger sa propre promesse au client – de présenter le plus grand choix de livres possibles, et ce, à partir d’une offre de qualité et qui intéresse les consommateurs. » 

 

Pourtant, la firme de Jeff Bezos peut incarner un excellent partenaire, du fait de la puissance dont il jouit aujourd’hui. À cette nuance près qu’Amazon se préoccupe avant tout des clients et des actionnaires, que des auteurs et des éditeurs – et par extension des lecteurs ?

 

« Nous devrions concentrer notre créativité pour trouver de meilleures solutions multiplateformes et des modèles économiques », conclut Redmayne. « En tant qu’industrie, nous devons nous libérer de la norme, pour expérimenter et être dirigés par les besoins de nos auteurs et les demandes de nos lecteurs. » Beaucoup de travail à accomplir, donc...

 

(via The Bookseller)