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D'internet aux fake news, Prévert, homme de collages et de médias

Nicolas Gary - 12.04.2017

Edition - Société - collages Prévert télévision - internet ordinateur Prévert - mash-up Prévert création


Homme aux mille talents, sorte d’Ulysse polytropos – polymorphe –, comment Jacques Prévert aurait-il appréhendé internet ? La question est périlleuse : le net est un grand fatras, d’autant que l’auteur se méfiait particulièrement des ordinateurs. Alors ? Eh bien...

 

Dans la maison de Jacques Prévert
Dans le bureau de Prévert - ActuaLitté CC BY SA 2.0
 

Il faut se souvenir du poème « Ne rêvez pas », paru pour la première fois en 1969 sous le titre « L’ordinateur » (in « Choses et autres », Gallimard) :

 

Ne rêvez pas

pointez

grattez vaquez marnez bossez trimez

 

Ne rêvez pas

l’électronique rêvera pour vous

 

Ne lisez pas

l’électrolyseur lira pour vous

 

Ne faites pas l’amour

l’électrocoïtal le fera pour vous

 

 

Et à la lecture de ces vers, on se doute que la machinerie informatique n’était pas vraiment du goût de Jacques Prévert. Pour autant, l’homme était passionné par la presse. « Nous disposons de tonnes d’articles découpés, annotés, qu’il reprend parfois dans ses recueils, ou pour ses propres recherches », explique Eugénie Prévert Bachelot qui dirige la société Fatras/Succession Jacques Prévert.

 

C’est que l’homme était pointilleux : on retrouve dans des lettres adressées à son éditeur René Bertelé, des questions de typographie très précises. « Il avait traqué une police qu’il avait appréciée, et, quand il la retrouve, il crie victoire. »

 

Internet, dans ce que le réseau peut manquer de rigueur, « l’aurait peut-être révulsé ». À l’époque des fake news, les amalgames et les opérations de communications, Prévert n’aurait certainement pas savouré la profusion incontrôlée.

 

Pourtant, son art du collage répond trait pour trait à ce que peut être le mash-up, cette combinaison d’œuvres qui reconstruit totalement à partir d’éléments disparates. « Le fait est qu’il avait une connaissance politique proprement hallucinante – il le démontre dans Imaginaires. Or, Internet vient de l’armée américaine : il n’aurait pas manqué d’y voir le Big Brother que la toile incarne. »

 

Peu connu, son projet de film Hecathombe n’a jamais abouti. Composé d’une partie dialoguée et d’une autre non, il racontait l’histoire de l’homme qui a inventé la dictature. Et sur le modèle d’Orwell, ce sont des oreilles géantes qui facilitent le modèle d’écoute de la population.
 

La télévision, cette sensation d'ubiquité

 

« A contrario, la télévision est rapidement devenue un outil fascinant pour lui. Les archives de l’INA ou de la télévision suisse montre un homme clairement joueur avec le poste. » Qu’il s’adresse aux téléspectateurs, toujours avec la même approche, Prévert fait de la télé une sorte de grand théâtre. « Lui était dans l’écran, les spectateurs, comme dans un grand théâtre, il les imaginaient dans leur cuisine ou leur salle de bain, et jouait avec cela. »

 

Le plaisir que Prévert prend à passer à la télévision est manifeste, « sans pour autant qu’il ne le prenne au sérieux. Autant il préparait énormément ses interventions à la radio, comme un comédien il répétait ses textes — nous en conservons des enregistrements — autant la télévision lui permettait de raconter des choses plus banales. Et toujours avec cette idée qu’il venait pour plaire à beaucoup, “mais aussi pour en emmerder certains”, comme il le disait ».

 

Homme révolté, certainement, engagé, certainement pas : « Jacques Prévert était un pacifiste absolu. » Tout tient dans ce vers : « Quelle connerie, la guerre. » L’armée, très peu pour lui, pas plus que la résistance durant la guerre de 39-45. « Ce qui ne l’empêche pas de faciliter et prendre part : il rejette l’encartement, mais pas la volonté de liberté. »

 

Un certain Serge Gainsbourg lui rendra d’ailleurs visite, pour lui présenter la chanson des Feuilles mortes. « La rébellion, oui, cela devait lui tenir à cœur. »