D'un doigt, la poète Luna Miguel fait plier Facebook

Thomas Deslogis - 09.03.2016

Edition - International - Luna Miguel poète - Facebook poète masturbation - Facebook censure


Une poète peut être plus forte que Facebook. Voilà une des leçons à retenir de « l'affaire Luna Miguel » qui se termine finalement bien et dont on pourrait tirer d'autres enseignements tels que l'illisibilité absolue de la politique de modération opérée par Facebook, ou l'intérêt du battage médiatique lorsqu'il s'agit de défendre une cause, une injustice, une idée.

 

Luna Miguel par Laura Rosal

 

 

Revenons-en aux faits : jeudi 3 mars au soir la poète et journaliste espagnole Luna Miguel publie sur son compte Facebook (et non sur sa page) un post informant ses quelques milliers d'amis de la sortie de son nouvel ouvrage, El Dedo (Le Doigt), un ebook constitué d'articles, de poèmes et d'entretiens au sujet de la masturbation et son traitement culturel. Une courte description de l'objet du délit et, en guise d'illustration, la couverture du dit bouquin, au graphisme aussi professionnel que minimaliste. Le post est immédiatement dénoncé et, dans la foulée, le compte de Luna Miguel est supprimé par Facebook, et ce de façon définitive, qui justifie ce choix en arguant d'hallucinantes « raisons de sécurité ».

 

Sous le choc, Luna raconte la mésaventure, photo de l'email de Facebook à l'appui, à ses quelques treize mille followers sur Twitter, et les premiers articles espagnols indignés voient le jour dès le lendemain matin. Et dès l'après-midi nous publions nous-mêmes un article sur le sujet, papier qui a beaucoup tourné et qui sera repris par L'Express, Le Figaro, 20 Minutes, etc. Idem de l'autre côté des Pyrénées, El Pais et El Mundo ne manqueront pas de s'étonner à leur tour d'une décision absurde et injuste pour une poète aussi connue pour son engagement féministe que pour son utilisation savante des réseaux sociaux.

 

Cas d'école du « bad buzz » pour Facebook. Le modérateur pressé s'en est certainement bouffé les doigts, à moins qu'il se les soit fait tapé par sa hiérarchie puisqu'Ô miracle, hier mardi, soit cinq jours après la suppression « définitive » du profil de Luna Miguel, celui-ci est soudainement réapparu ! Pas un mot, pas même une notification, c'est une amie qui, s'en rendant compte, l'a prévenu.

 

Interroger la politique des réseaux sociaux

 

« Je ne sais pas à quel point ce genre d'emballement médiatique peut influencer Facebook, mais sans cela, c'est certain, mon compte serait toujours fermé », nous dit Luna. Pour prévenir l'avenir, elle s'est certes empressée de limiter sa page publique aux plus de 18 ans, mais l'option ne concerne pas les profils privés, et c'est bien son profil qui fut l'objet de cette drôle de censure éphémère.

 

Mince précaution, mais précaution quand même puisque Luna Miguel, fidèle à la poète et journaliste progressiste qu'on connait, ne compte évidemment pas s'appliquer dorénavant une forme de censure. Elle voit plutôt cette histoire comme une occasion de plus de se rendre compte de l'écart entre notre conviction moderne « d'avoir surmonté la plupart des tabous, et la réalité qui nous prouve chaque jour qu'il reste encore beaucoup à faire ».

 

Elle nous parle des nombreux cas qui l'ont précédé, des photos supprimées de mère allaitants leurs bébés à celles de la poète pakistanaise Rupi Kaur et sa photo également censurée et très attaquée, mais désormais célèbre, effet Streisand oblige, parce qu'osant (avec subtilité, mais est-ce vraiment la question ?) illustrer cette réalité mensuelle que sont les règles...

 

La fameuse photo de Rupi Kaur

 

 

« Il faut interroger plus librement les politiques des réseaux sociaux, ce sont certes des entreprises privées, mais puisqu'elles font entièrement partie de nos vies nous ne devons pas nous soumettre aveuglément à toutes leurs règles. » Luna Miguel est plutôt du genre à lutter de l'intérieur. « Les thèmes sexuels ou érotiques ne peuvent être considérés comme aussi problématiques que l'incitation à la haine. Et dans mon cas il s'agissait d'art, de littérature... »

 

C'est l'essence même cette affaire. La haine, en effet, est une donnée objectivement mauvaise, objectivement condamnable. Mais le sexe ? La masturbation ? Facebook est-il une entreprise censée nous mettre en communication permanente, ou une religion imposant arbitrairement son mode de vie ? Luna Miguel a bien raison, l'heure est désormais à la réflexion collective.

 

Ce que ne nous empêchera pas de faire ce drôle de symbole qui cloue le spectacle de ces derniers jours : Facebook a décidé de revenir sur décision et de rouvrir le compte de Luna hier 8 mars, Journée internationale pour les droits des femmes. « Significatif » commente sobrement Luna en évitant habilement le piège que ce « hasard » constitue... On ne lutte pas qu'un jour par an.