Daniel Pennac : “Mon rêve est de créer une université européenne”

Nicolas Gary - 21.05.2017

Edition - Société - Malaussene Daniel Pennac - Salon du livre de Turin - saga Malaussene Pennac


#salto30 – La salle est comble, bondée : 700 personnes ont envahi les lieux pour écouter Daniel Pennac, et dehors, plus d'un tiers restera à la porte. Le romancier français, véritable star en Italie, était au salon de Turin pour la présentation de son dernier roman Il caso Malaussène. Mi hanno mentito (traduction Yasmina Melaouah). Et la salle a fait honneur à l’écrivain, plus qu’attendu. 




 

Depuis 17 années, Pennac n’était pas retourné en Italie, et l’anniversaire est double, puisque voilà précisément vingt ans qu’au Salon de Turin, le 26 mai 1997, il annonçait face au public : « Je n’écrirai plus jamais de Malaussène. » Il présentait alors en 2000 La passion selon Thérèse, livre paru en 1999, et rien depuis la sortie de ce nouveau roman. Dire que la venue de Daniel Pennac tenait du messie serait presque en-deçà de la vérité…

« Quand on vieillit de trente ans, on remarque tout ce qui a changé : le parti communiste a disparu, les téléphones portables sont apparus, la société s’est énormément modifiée, en apparence. Mais moi, j’ai le sentiment de ne pas avoir changé – c'est une forme de folie (rires) ! C’est pour cela que j’ai eu envie de retrouver l’écriture des Malaussene, avec ce rythme si particulier », explique-t-il.

Le roman prend pour événement central l’enlèvement de Georges Lapieta, ex-ministre et figure financière du CAC 40. Une rançon est évidemment demandée, énorme comme il se doit, et va impliquer directement Benjamin Malaussene, qui s’était réfugié dans le Vercors avec Julie pour trouver un peu de calme. Et pourtant, ce kidnapping n'est qu'un prétexte pour emporter le lecteur...

 

Un Benjamin qui revient, toujours proche de son créateur, sans pour autant jouer à l’autofiction. D'autant qu'Alceste est un écrivain, qui doit écrire sous la surveillance de Malaussene. Et justement, il verse dans la vévé, la Vérité Vraie, et par conséquent l’autofiction. Condamné à écrire depuis une résidence dans une forêt du Vercors, doit-on lire les reproches adressés par Pennac au genre ? 
 

« Je ne reproche rien, à personne. En littérature, si tu te mets à faire des reproches, tu deviens facilement pénible. » En revanche, il s’amuserait plutôt, Daniel Pennac : « Alceste est probablement un très bon écrivain, mais comme tant de personnages qui incarnent un rôle, le résultat est un peu ridicule. Elles m’amusent toujours les personnes qui incarnent des convictions, comme le misanthrope de Moliere. C'est comme cela que le personnage est né. »
 

 

Quelle relation avec la réalité ?

 

Tout comme son Malaussene, Pennac reconnaît s’être adapté à la vie contemporaine — « C’est ainsi ! » —, en avoir fait une partie de sa propre existence. Il faut y voir aussi une intervention d’internet : « L’un des effets pervers d’internet, c’est qu’il a rendu les mensonges plus difficiles à proférer, mais désormais, même internet ment, car il s’est adapté à la complexité de la vie. La grande question ne porte donc pas sur internet ou les nouvelles technologies. »

Ainsi, mais sur le rapport que nous entretenons avec la réalité qu'il faut interroger : « La question qu’il faut se poser est celle de la nature du réel. Quelle est la relation que l’on entretient avec la réalité ? Simplement parce que personne n’est d’accord avec la nature de la réalité. »
 

Lui revient alors une émission où l’on livrait une définition du réel, selon Lacan. « Ça faisait des mois que je me tuais à en donner une définition. Et je l’entends : pour Lacan, le réel, c’est ce qui cloche, le chaos. Là, je me suis dit, “voilà quelqu’un qui propose une définition acceptable.”. » (rires) 

 

Par conséquent, le mensonge serait alors tout ce qui tente de dissimuler ce qui cloche. « C’est pour cela que le mensonge est la seule valeur sacrée dans une famille. » (rires dans la salle) D’ailleurs, Lacan met le doigt sur quelque chose de fondamental : « Le réel n’est pas, ne peut pas être cohérent. Les erreurs judiciaires soulèvent d’ailleurs ce problème même, inhérent à la société : nous avons besoin de cohérence, d’avoir une autre image du réel. » Cette obsession de la cohérence est ce qui rend alors nos vies compliquées… 
 

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Dans un roman, les choses sont différentes : traiter le hasard, qui en littérature fait toujours bien les choses, revient à se poser un vaste problème. Introduire du hasard, c’est tenter de rendre plus intéressant le livre. « Le roman est un moyen pour décrire la complexité du réel », sans pour autant parvenir à l’englober totalement.

Une complexité qui, dans le roman, passe par l’inévitable collaboration entre Alceste et Malaussene. Et d'autres choses, bien sûr : en lisant Pennac, on est toujours comme (dans) un roman.

Mais l'écrivain sait aussi prendre de la hauteur : « La cohésion de l'Europe me préoccupe. Mon rêve est de créer un projet universitaire européen pour lequel je veux me engager dans les prochains mois. Où tous étudient dans des langues différentes. Car l'un des effets pervers de cette Europe économique est qu'elle risque de créer une société élitiste, alimentant le grand fantasme de l'invasion, celui de l'immigration. Or, pour lutter contre cette peur instinctive de l'autre et du changement il est urgent d'instaurer une véritable politique culturelle en Europe » .

 

Avant de conclure avec quelques conseils aux jeunes écrivains : « Interrogez votre désir d’écrire, parce que beaucoup ont, en réalité, l’envie d’avoir déjà écrit. Le succès ? Il n’advient qu’à ceux qui sont les plus résolus. »