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Dans l'édition, le combat sans répit des autrices pour exister

Antoine Oury - 30.08.2018

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En choisissant d'afficher un sujet lié à la rentrée littéraire sur la couverture du premier numéro de sa nouvelle formule Livres Hebdo s'est inscrit dans le « temps médiatique ». L'angle choisi était plus audacieux : réaliser le portrait robot de l'auteur moyen, celui qui est le plus présent au cours de cette rentrée littéraire. Sauf que la présentation et la conclusion du dossier du magazine professionnel, déconnectés de la réalité des principaux intéressés, ont laissé nombre d'auteurs, d'autrices, de lecteurs et de lectrices pantois...

 
A Riot Pin-up Model
Surian Soosay, CC BY 2.0
 

Sous le titre « L'auteur type de la rentrée », la journaliste Cécilia Lacour s'est lancée dans un portrait robot de l'auteur moyen, celui qui est le plus publié au cours de cette rentrée littéraire 2018. Le magazine s'est appuyé sur les auteurs des 567 romans de la rentrée littéraires et quelques-unes de leurs caractéristiques (sexe, âge, origine, nombre de romans publiés) pour dégager quelques tendances de l'édition en cette rentrée littéraire.

 

Le résultat ne surprendra guère : l'auteur type, comme l'indique l'hebdomadaire, est un homme de 55 ans. La trouvaille du dossier n'en est pas vraiment une : spoiler alert, ce profil moyen se retrouve toute l'année dans l'édition française, comme le montrent ces données de la BnF, d'après le dépôt légal, qui remontent à 2016.

 

Si ce dossier assez anecdotique a attiré l'attention, ce vendredi 24 août, c'est d'abord pour l'illustration qu'en a donné l'hebdomadaire professionnel, avec une couverture mêlant différents visages d'écrivains. Uniquement des hommes, donc, pour, selon le rédacteur en chef Fabrice Piault, incarner au mieux les résultats de l'enquête présentée dans les pages du magazine.

 


Sur les réseaux sociaux, la couverture masculine suscite pourtant des réactions globalement négatives : on note avant tout l'absence des autrices sur cette image, et tout le décalage avec leur place au sein de la littérature française. « Livres Hebdo nous indique qu'ils ont fait le tri dans la production foisonnante de la rentrée et que l'auteur élu est un homme. Ce qui est ennuyeux c'est qu'on y comprend du qualitatif alors que l'article n'a rien à voir et parle de statistiques. À cette question et sa réponse, aucune trace de femmes. Comme si elles n'existaient pas », souligne Gally, illustratrice et libraire, qui a manifesté son étonnement sur Twitter.

 

 

« En tant qu'autrices, nous nous battons depuis plusieurs années sur le front de la visibilité et de la diversité dans l’ensemble des domaines culturels, et faire le constat d’une couverture si peu inclusive renvoie au fait que certains médias, qui pourraient agir, n’ont pas saisi l’impact d’une image. À moins que ce ne soit pas une maladresse, ce qui est pire encore », poursuit-elle.

 

Selon plusieurs autrices, la couverture, même si son propos est compris, participe à l'invisibilisation des femmes, notamment en littérature, ce qui est d'autant plus dommageable pour un magazine qui s'adresse à des libraires et des bibliothécaires, autant de prescripteurs d'ouvrages.
 

 
 
 

 

Au-delà de cette illustration de couverture, l'angle et la teneur du dossier ont aussi laissé nombre de lecteurs et de lectrices sur leur faim. « Dans l'édition, il y a eu très peu de remous par rapport aux mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc. Et ce, alors que le problème de l'invisibilisation des femmes, de leur harcèlement ou des agressions a été signalé à plusieurs reprises », explique Samantha Bailly, présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse.

 

Harcèlement sexuel dans l'édition : “Ouvrir
les yeux sur cette violence”

 

« Ce dossier n'a pas de parti pris, n'a pas d'angle féministe — c'est certain — et se contente de saluer le fait que le nombre de primo-romancières ait augmenté, ce qui occulte la réalité : très peu de premiers romans connaissent le succès, et les primo-romanciers sont souvent de la chair à office. Avoir plus de primo-romancières ne change rien à l'égalité. »
 

La réalité économique de l'autrice


Les sujets relatifs à l'égalité hommes-femmes et aux discriminations sont complexes et multiples, tous reliés les uns aux autres : comment décorréler le nombre d'auteurs masculins publiés en une rentrée littéraire aux compositions des jurys des principaux prix littéraires ou palmarès récents ? Dans son analyse, Livres Hebdo note qu'« étant quasiment deux fois plus nombreux que leurs consœurs, les auteurs masculins sont donc plus susceptibles d'être distingués par un des grands prix littéraires d'automne ».

Un verdict statistique qui interpelle alors que le sexisme et l'inégalité à l’œuvre au sein des jurys des prix littéraires sont dénoncés depuis des années par des organisations comme La Barbe.

 

La méthode employée pour composer cet article n'est pas non plus véritablement explicitée : difficile de comprendre quel mode de comptabilisation entre en œuvre, et quels critères sont utilisés. La littérature jeunesse, par exemple, est totalement écartée de l'équation. Sollicité, Fabrice Piault, rédacteur en chef de Livres Hebdo, n'a pas souhaité nous décrypter les rouages de l'étude.

 

Cette dernière néglige cependant un certain nombre de critères tout aussi importants pour exposer le manque d'égalité dans le monde de l'édition et ses conséquences : les simples montants des à-valoir ou la rémunération des écrivains et écrivaines ont un impact énorme sur la possibilité d'écrire. Absentes du dossier, ces données sont pourtant disponibles, mais peu actualisées : un rapport mis en ligne par le comité des Artistes-Auteurs Plasticiens (CAAP) et basé sur des documents de l'IRCEC et des statistiques fournies par la MDA-sécurité sociale et l'AGESSA portant sur les revenus 2011 permet de se faire une idée.

 

Parmi « [l]es artistes-auteurs affiliés (comprendre les artistes-auteurs ayant des revenus supérieurs au seuil d'affiliation), [...] le revenu moyen annuel des femmes est de 22.000 €, celui des hommes de 33.000 €, et 50 % des femmes gagnent moins de 13.345 € », pouvait-on y découvrir. 

 

Une certaine pudeur à parler des chiffres, typiques de l'édition, pourrait expliquer l'absence de données, mais il est curieux, voire regrettable, pour beaucoup, qu'aucun éditeur et autrice n'ait été interrogé dans le cadre du dossier. « Quand donnera-t-on aux femmes la parole pour s'exprimer sur le sujet ? Ce qui est aussi intéressant aussi, au-delà de la publication, c'est les possibilités de mise en avant, les prix littéraires certes, mais aussi les bourses, et bien sûr les montants des à-valoir », souligne Samantha Bailly.

Autant d'éléments cruciaux dans la poursuite d'une activité d'auteur professionnelle et auxquels les femmes ont moins accès. L'Observatoire de l'égalité entre femmes et hommes a même noté que les autrices obtenaient des montants plus faibles d'aides à l'écriture de la part du Centre National du Livre...

 

 

 

Le rédacteur en chef de Livres Hebdo dans le cadre de cet article, n'a pas souhaité répondre à nos questions. Il a simplement indiqué que « Livres Hebdo est un magazine professionnel, qui apporte des informations, des outils et des services et réalise des enquêtes utiles aux professionnels pour leur activité, et non un journal d’opinion. Nous livrons les résultats de nos enquêtes tels qu’ils sont, de telle sorte que les professionnels puissent les analyser et les utiliser comme ils le souhaitent ».
 

La précarité de l'auteur.e toujours en jeu


Ce phénomène aura au moins permis de pointer à nouveau le problème de l'invisibilisation des femmes et des sujets qui les concernent dans l'édition. « En soi, le problème du sexisme doit être posé dans l'édition dès la sélection des manuscrits : moi, on va me catégoriser en feel good ou romance quand un Musso ou Lévy sera en littérature », indique Samantha Bailly. À ce titre, le magazine fait état d'un éditeur qui n'a publié que des hommes, sans interroger le professionnel pour comprendre son approche.

 

Différentes initiatives, y compris dans l'édition française, permettent d'évoquer plus largement le sexisme de l'industrie du livre — toujours de manière anonyme, possibles représailles obligent. Les auteurs et autrices sont particulièrement exposées aux conduites discriminatoires ou irrespectueuses, par leur statut ou plutôt leur absence de statut. « Dans l'édition, on a déjà du mal à faire comprendre aux éditeurs que nous exerçons un véritable métier : c'est la raison pour laquelle on nous refuse un minimum de rémunération, une réglementation qui nous protégerait comme elle protège un salarié... En somme, obtenir un statut d'auteur », insiste Samantha Bailly, qui mène avec La Charte ce combat.

 

Auteurs jeunesse : la mobilisation
va monter en puissance


« Tout est systémique : le fait qu'on ne reconnaisse pas qu'écrire est un métier prive de cadre légal, ce qui favorise les basses rémunérations et donc la précarité, qui touche de nombreuses femmes qui, du coup, écrivent moins ou plus du tout, défendent moins leurs acquis... C'est un cercle vicieux. » Bien sûr, des mécaniques de précarisation et d'exclusion similaires sont à l'œuvre contre la diversité sociale des écrivains, au sein desquelles la précarité du statut et de la rémunération joue un rôle encore plus important.

 

Aidé par les récentes affaires médiatiques de harcèlement sexuel et surtout par la pression de plus en plus importante de la population sur les sujets de l'égalité et du respect dû aux femmes, le gouvernement s'est emparé de la question. Le dialogue avec la commission Égalité et diversité de La Charte est bien engagé, et une étude sur le secteur jeunesse est en cours. « Nous avons demandé que la question de l'égalité hommes-femmes soit posée », indique Samantha Bailly.




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