Dans les prisons du Texas, on censure Salman Rushdie, pas Mein Kampf

Clément Solym - 28.09.2016

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Les prisonniers du Texas n’en reviennent pas : qu’on les prive d’accès à certains livres, passe encore. Mais que la lecture de Mein Kampf et autres soit acceptée au détriment de romans, semble-t-il plus tolérables, là, on s’interroge...

 

Prison

Henry Agnäs, CC BY 2.0

 

 

« C’est comme de vivre à l’Âge des Ténèbres », explique Dan Slater au Guardian. L’auteur de Wolf Boys compte parmi les auteurs censurés dans ces prisons texanes, en dépit de tout bon sens. En découvrant cette censure, il a décidé de s’intéresser aux politiques éditoriales pratiquées : quelles œuvres passent les barreaux, et quelles autres sont rejetées ?

 

Les conclusions sont troublantes, pour le moins. Ainsi, le prix Pulitzer Alice Walter, avec La couleur pourpre, ou encore L’Enfer de Dante figurent sur la liste noire des établissements pénitenciers. De quoi se perdre dans les infernaux cercles administratifs. 

 

Selon un porte-parole du Texas Department of Criminal Justice, une sélection drastique est opérée. L’État est connu pour appliquer les mesures les plus sévères des États-Unis en la matière. Et Jason Clarke, représentant du TDJC, souligne que les livres qui « contiennent des informations sur la façon de dissimuler des stupéfiants ou d’en faire contrebande », sont immédiatement exclus.

 

Des études ont avancé que Dante, le poète italien du XIVe siècle, pouvait souffrir de narcolepsie – de quoi expliquer les visions parfois étonnantes de son œuvre. Mais rien qui touche aux drogues...

 

En 2010, une affaire avait violemment éclaboussé le milieu carcéral : un prisonnier saisissait la justice alors que l’établissement situé dans l’Arkansas lui refusait la lecture de Standards for Adult Correctional Institutions

 

En somme, cet ouvrage raconte les règles de vie à respecter dans une prison. Pas vraiment l’extase, mais Steven Sera, détenu, sollicitait son avocat pour obtenir le droit de pouvoir consulter ce livre. On y découvre notamment les exigences imposées par les prisons pour obtenir des éléments sur l’American Correctional Association.

 

Une approche paranoïaque et absurde

 

Au bureau de l’Association of American Library, on déplore ce fonctionnement tragique des prisons texanes. Une base de 15.000 ouvrages interdits est brandie, mais elle serait « en croissance exponentielle. Une fois qu’un livre y figure, il n’en sort plus jamais », précise l’ALA. 

 

Comment alors expliquer que Mein Kampf, ou encore Jewish Supremacisme de David Duke et même Nazi Aryan Youth Primer – tous avec une inclinaison antisémite assez prononcée – soit toujours accessibles ? Le TDJC ne répond pas. Peut-être ignore-t-il simplement que ces livres sont disponibles pour les prisonniers ? 

 

Michelle Dillon, coordinatrice d’une association basée à Seattle œuvrant pour l’accès au livre des prisonniers, est catégorique : « Le Texas est le moins rationnel que d’autres États. » Si le problème se pose au niveau national, le territoire texan est particulièrement bien loti, pour ce qui est de la censure sauvage, autant qu’erratique. 

 

Sur les milliers de livres ainsi condamnés, on retrouve Noam Chomsky, Salman Rushdie, Philip Roth, et bien d’autres. « Il n’y a aucune prise de responsabilité », poursuit Michelle Dillon. « Les détenus se sont plaints qu’un gardien pourrait interdire un livre plutôt qu’un autre, tout simplement parce qu’il est grognon ce jour-là, n’aime pas le prisonnier à qui le livre est destiné, ou a des valeurs plus conservatrices ».

 

En somme, le maton juge à la tête du client. 

 

« Je crois fermement au pouvoir de la connaissance et son apport, et que les livres, spécialement pour une personne qui est au fond du trou, et qui perçoit une connexion avec une histoire », avance Dan Slater. 

 

Pour l’heure, les autorités n’en démordent pas, alors que les associations finissent par se réjouir de la moindre victoire dans l’accès aux livres. L’approche paranoïaque qui se déploie verse pourtant dans l’absurdité la plus totale. « Un prisonnier ne peut pas apprendre le langage des signes américain, car il pourrait être employé pour des signes spécifiques ni lire les biographies de leaders noirs ou portant sur les inégalités de notre système judiciaire, parce que cela les rendrait moins coopératifs », déplore l’ALA.

 

Maintenir dans l’ignorance, voilà bien le fin mot...