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Dante : avec le Purgatoire, “il a lié l'éternité des damnés et des élus”

Nicolas Gary - 19.11.2018

Edition - International - Dante Divine comédie - Purgatoire Dante traduction - Danièle Robert traduction


Traduire, c’est trahir. C’est dans la langue de Dante, d’ailleurs, que le constat était posé – Traduttore, traditore. Pourtant, Danièle Robert, pour la deuxième fois, s’attaque à la Divine comédie : après L’enfer, elle a traduit Le Purgatoire, toujours préservant la terzina dantesca, ou strophe à trois vers, typique. Et tordue... 


Purgatoire
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

En présence de Bruno Pinchard, président de la Société Dantesque de France, Danièle Robert s’est avant tout attachée... au texte. « Parler de Dante, c’est souvent s’arrêter à L’Enfer, comme s’il était le nœud de toute l’histoire. Or, c’est Le Purgatoire qui tient les deux mondes, entre l’éternité des damnés et celle des élus. C’est un monde infiniment riche », indique-t-elle.

 

Réunis à la Tour de Babel, librairie italienne du IVe arrondissement, tous deux ont ainsi évoqué l’histoire même de Dante, et la densité de cette œuvre, s’il fallait encore la présenter. « On traverse ici un monde de morts, qui conduit vers la révélation. Or, on sait que ce Paradis est une œuvre posthume, incomplète – seuls les 14 premiers chants sont de la main de Dante », rappelle Bruno Pinchart.

 

Et de narrer la légende : Pietro, fils de Dante, aurait rêvé de son père, qui en songe lui dévoile où trouver les 10 chants qui manquaient – derrière la tenture de sa chambre.

 

La légende et l’histoire en littérature se mêlent souvent. Reste alors, pour ce Purgatoire, le texte, qui serait donc l’ultime achevé que Dante a transmis à la postérité, « avec un message fort. Celui d’une femme, Béatrice, qui porte une religion en elle, écho à la crise millénaire que traverse le catholicisme. Cette révélation post-christique, d’une ampleur inimaginable, nous est encore difficile à percer », poursuit-il. 

 

C’est que Béatrice n’apparaît pas nécessairement sous ses meilleurs traits : retrouvant Dante après une longue période, elle confine surtout au somme, dans l’art de la critique. « En apparence seulement », note Danièle Robert. « Car, les reproches mis dans sa bouche, c’est en réalité Dante qui se les admoneste. » Un traumatisme, et une faute, dont on ne saura jamais rien d’ailleurs – sinon qu’elle conduira Béatrice à nommer Dante, mon frère. « Une fraternité qui préserve de la déception amoureuse », interroge Bruno Pinchard ?
 

 

D’ailleurs, voyant dans les yeux de Béatrice un griffon, découpé dans la prunelle de ses yeux, n’est-ce pas une véritable révélation qu’il subit ? L’animal est une synthèse, à plus d’un titre, tout à la fois philosophique et politique – entre la valeur spirituelle et celle impériale, jusqu’à une dimension évangélique... 


Bruno Pinchard - Danièle Robert
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Dire que Dante ne nous rend pas la tâche aisée relève du périlleux euphémisme. Ses tissus de référence nécessitent un appareil critique dense, plus parfois même que la seule strophe de rimes triples. Dans son travail de traduction, Danièle Robert insiste sur cette folie et sa propre volonté, de coller au format poétique. 

 

« Il est parfois ardu de trouver ces trois rimes, mais on se rend compte, dans le texte, que même Dante s’en accommode. Il puise sans hésiter dans le néologisme pour fabriquer le troisième mot du vers – s’inspirant du toscan, du latin ou du sicilien. » Et quand tout cela est trop difficile, il bouscule lui-même la structure du vers.

 

Un choix excessivement complexe à tenir, d’autant plus que les traducteurs contemporains ont à se détacher de ce XVIIe siècle, où les règles de métriques se sont imposées. « Nous ne sommes plus à l’ère de Boileau ni de Racine. Au demeurant, le Moyen Âge ne se préoccupait pas tant de rimes riches ou pauvres. Une grande liberté était octroyée au créateur : une seule assonance suffisait, pour proposer une rime valable. Car au nom de l’harmonie, règle essentielle, le poète peut s’octroyer toute liberté. »




 

Cette terza rima, donc, est avant tout un jeu de langue et de musicalité, pour tenter de rendre le propos de Dante. « Ma priorité de traductrice est d’entrer dans la forme choisie par l’auteur – poésie ou prose. Et d’entendre par la suite la voix du texte. Je ne commence à écrire qu’une fois pleinement inspirée et guidée dans mon mouvement, par cette parole », explique la traductrice. 

 

Pour Bruno Pinchard, « la traduction finit par révéler une autre part du texte, et même ce qui n’y fonctionne pas. » Et avec un sourire, de souligner : « Mais, qu’importe que ce soit en italien ou en français, espérons qu’avoir lu Dante nous garantisse au moins le Purgatoire... »
 

La rencontre donnera également l’occasion d’évoquer les liens entre Cavalcanti et Dante, de 15 ans son cadet. Alors que le premier était un poète confirmé, tous deux se sont retrouvés sur une idée de l’écriture – mais finiront par s’opposer sur ce que l’amour et sa conception peuvent être.

 

D’ailleurs, Cavalcanti n’apparaît jamais dans la Commedia, bien que son père le réclame, lors du passage de Virgile et Dante en Enfers. « Une immense amitié, déchirante, mais finalement déçue », conclura la traductrice.  


 

Dante Alighieri, trad. (italien) Danièle Robert – Purgatoire - Actes Sud – 9 782 330 111 564 – 26 €




Commentaires
Regrets de n'avoir pu être là, atténués par cet excellent article qui expose bien la complexité de la position du traducteur.
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