De jane Austen à Bridget Jones, toute l'histoire de l'individualisme

Nicolas Gary - 08.08.2013

Edition - Société - Jane Austen - Bridget Jones


Dans les oeuvres de Jane Austen, les personnages sont souvent contraints par les règles sociétales de l'époque. Pourtant, à travers les siècles, quand Bridget Jones fait écho aux romances de l'écrivaine britannique, on découvre que bien des choses ont changé pour les figures féminines. Quelques nuances qui intéressent les chercheurs, plongés dans leurs ouvrages...

 

 

Country Cottage

un rien bucolique, cette histoire ?

Dominic's pics, CC BY 2.0

 

 

Dans Orgueuil et préjugé, Elizabeth Bennet décline une invitation lancée par Lady Catherine de Bourgh, avec une élégance rare, et pour prétexte final, des contraintes familiales pressantes. « Il n'est pas en mon pouvoir d'accepter. Je dois être en ville samedi prochain. » Une précision méthodique, et un ‘non' jamais prononcé, effrayante de style et d'éducation pour rembarrer les indésirables. 

 

Mais après le passage en revue de 1,5 million d'ouvrages britanniques et américains, la référence à des obligations familiales, très en vogue dans la littérature d'époque victorienne s'est raréfiée. Au point qu'après deux siècles, on n'en trouve presque plus trace. 

 

De fait, signe des temps, le devoir et les obligations familiales ont progressivement été remplacés par des termes liés à l'individualisme et le matérialisme.  « O tempora, o mores » , comme disait le pois chiche : entre 1800 et 2000 aux verbes «get» et «choose», indicateurs actifs, se sont substitués d'autre comme «obliged» et «give». 

 

La professeure Patricia Greenfield, psychologue à l'université de Californie à Los Angeles, auteure de ces recherches, indique que cette transition a accompagné une mutation sociétale. Des petites communautés rurales, nous sommes passés à une vie urbaine matérialiste, et bien entendu, les comportements ont suivi le mouvement. Pour prendre un exemple simple, les galops à travers champs, les danses dans les bals ont été balayés au profit d'une vie intérieure contemporaine plus autocentrée. Chose qui se retrouve dans l'emploi du terme «feel» et le déclin du mot «act». 

 

Société, tu m'auras pas ! Pas ? 

 

« L'essor actuellement évoqué d'un individualisme n'est pas un fait récent : il s'est développé au fil des siècles, alors que nous allions d'une société à prédominance rurale, pauvre en technologies, vers un monde urbain et high-tech », explique la chercheuse. De fait, la culture individualiste serait bien antérieure au thatchérisme ou au culte de la célébrité, comme on le croit traditionnellement. 

 

Avec l'outil de Google, Ngram Viewer, elle a donc pu comptabiliser en quelques secondes l'évolution du langage, et publié dans la revue Psychologigal Science son étude. Différents types d'oeuvres étaient pris en compte, comme la fiction populaire, les manuels ou les ouvrages académiques. 

 

Ainsi, les «devoirs» sont trois fois moins présents dans la production anglo-saxonne contemporaine,  alors que le terme «décision» est cinq fois plus présent. Pourtant, la méthodologie pourrait être relativement critiquée, quand bien même cette idée d'analyse du langage est bonne. Les universitaires un peu traditionalistes n'apprécieraient pas que l'on recoure à des outils comme celui de Google pour de pareilles approches, déplore Gordon Rudd, chercheur en informatique à l'université de Keele. « C'est dommage, parce que l'idée sous-jacente est excellente », souligne-t-il.  

 

Les recherches de Patricia Greenfield démontrent pourtant clairement que l'on a assisté à un changement comportemental profond, en une période somme toute assez brève. Au cours des années 40 et jusqu'en 1960, la chercheuse note cependant que la tendance s'est ralentie, vraisemblablement parce que la Seconde Guerre mondiale et les mouvements en faveur des droits civiques ont pu recentrer les attitudes vers une plus grande ouverture à l'autre. Cela n'est toutefois qu'une hypothèse. 

 

En juillet 2012, une autre étude portant sur ce même thème était arrivé aux mêmes conclusions. En inspectant le contenu de 766.513 livres, l'équipe était parvenue à dégager une orientation nette : « « La langue américaine est devenue de plus en plus axée sur l'ego et l'individualité au fil des décennies, depuis 1960. »

 

via The Times (abonnement)