De l'homophobie à la corruption, ces violences que redoute le Brésil

Auteur invité - 10.12.2018

Edition - Société - homosexualité élections Brésil - société corruption peur - Brésil homophobie violences


Le projet De l’écriture à la promotion offre à 10 jeunes auteurs de partir à la découverte du monde de l’édition. De nombreuses rencontres avec des professionnels sont programmées par la Fondation pour l’écrit, organisatrice du Salon du livre de Genève. 

En partenariat avec ActuaLitté, chaque auteur s’est engagé à rédiger un texte sur un sujet d’actualité. Julie Heger a choisi le mode théâtral pour cette saynète si contemporaine.

L'enfant qui avait peur
Paul Marguerite, CCC BY SA 2.0
 

Même pas une brise


Entre quatre murs de brique, Rafaël fait chauffer de l’eau dans une vieille casserole brûlée. Arrive Fernando.

FERNANDO
Hey !

RAPHAËL
— Salut ! Entre donc.
 
Fernando s’assied à la table tandis que Rafael verse l’eau chaude dans deux tasses contenant du café, puis celui-ci s’installe à son tour en face de Fernando.

RAPHAËL
Comment ça va ?

FERNANDO
Écoute, rien de particulier. Je pense à ces élections, c’est tout.

RAPHAËL
Comment ne pas y penser ? 
 
Rafael sirote son café bruyamment.

FERNANDO
Honnêtement, je me demande si vraiment je vais voter pour Haddad.

RAPHAËL, surpris.
Tu oserais voter pour Bolsonaro ?

FERNANDO
Justement, je me demande.

RAPHAËL
Tu as entendu ses discours sur l’homosexualité comme moi, ça ne te fait pas peur ?

FERNANDO
C’est sûr. Mais je ne peux pas ignorer non plus la situation catastrophique du PT.

RAPHAËL
Donc tu préfères risquer ta vie face à un président homophobe que de redonner ta confiance au PT ?

FERNANDO
Je la risque tous les jours, ma vie, de toute manière.
 
Bruit d’une pétarade, au loin.

RAPHAËL
Non, mais je veux dire, on ne sait pas ce dont est capable Bolsonaro, ce qui est sûr c’est qu’aucune vague de tolérance ne va surfer sur le Brésil s’il est élu. Il a déjà tenu des discours avançant que frapper les gays pouvait les sauver. Imagine ce discours au niveau du pays, c’est pas non plus comme si personne ne connaissait tes fréquentations ; d’ailleurs tu devrais peut-être faire attention.


FERNANDO
Déjà, je te remercie, mais j’arrive très bien à gérer mes fréquentations tout seul. Ensuite,

RAPHAËL, l’interrompant.
Faut pas te vexer.

FERNANDO
Je sais que c’est bienveillant, mais ça va. Et surtout j’ai envie de dire que de toute manière j’ai déjà tellement peur de mourir à chaque fois que je sors de chez moi, et toi aussi je le sais, on rase les murs, comment ne pas être effrayé face à toutes ces fusillades ? Et puis j’en ai ras le bol de cette situation.

RAPHAËL
OK, je comprends. Moi aussi j’en ai marre et moi aussi j’ai peur, mais franchement je ne pense pas que laisser un fasciste au pouvoir arrange les choses, il a même dit qu’il voulait que les militaires tirent dans le but de tuer, tu penses sincèrement que ça va arranger notre insécurité ?

FERNANDO
J’en sais rien, peut-être pas, peut-être au bout d’un moment. De toute manière, moi, j’ai besoin de changement. Avec toutes les accusations qui sont tombées sur le PT plutôt un fasciste — comme tu dis — qu’un voleur. Bon et franchement, si le PT était encore capable d’arranger la situation il l’aurait déjà fait, non ? 

RAPHAËL
Oui peut-être. Après faut pas diaboliser le PT non plus, ils sont pas responsables de tout le mal qui arrive ici.

FERNANDO
OK ils sont pas responsables, mais ils ne peuvent pas s’en vanter non plus.

RAPHAËL
Mais sérieux Fernando comment tu peux songer voter pour Bolsonaro ?

FERNANDO
Je sais pas, je suis épuisé, j’en ai marre de la corruption, de la violence...

RAPHAËL, l’interrompant.
Tu en as marre de la violence et tu veux voter pour Bolsonaro ? Soit un peu cohérent au moins.

FERNANDO, sèchement.
Et toi, sois pas stupide. Tu sais très bien de quelle violence je parle, tu vis au même endroit que moi. C’est pas normal tous ces gangs et si la corruption touche même le gouvernement alors ça explique la stabilité de leur pouvoir ici. Je préfère prendre le risque de voir la violence augmenter pour un temps si après les choses évoluent. Et puis je sais ce que tu vas dire : qu’est-ce qui me prouve que Bolsonaro n’est pas corrompu lui aussi ? Rien, mais rien ne me prouve qu’il l’est non plus. De toute façon c’est une impasse, on peut pas savoir maintenant.

Bruit d’une pétarade au loin.

RAPHAËL
OK, d’accord. Mais désolé Fernando, mais je peux pas comprendre que toi, tu votes pour Bolsonaro. Tu t’es tellement engagé pour la communauté LGBT et maintenant... Baissant les yeux. Maintenant tu veux voter pour Bolsonaro ? Incrédule, le regard fixant durement Fernando.
 
FERNANDO, baissant les yeux à son tour. Puis le fixant, agacé.
Il faudrait savoir aussi ! Je m’affiche trop avec mes fréquentations, mais je dois rester le symbole de la communauté gay ? Non, rien à foutre de mon image, j’en ai marre, c’est trop dur de se battre. Baissant les yeux, ému. J’arrive plus. Un temps. Soupir. Il faut regarder les choses en face ; la corruption et la violence sont les plus grands problèmes ici, et les deux sont intimement liés. Le PT est resté au pouvoir pendant 13 ans et maintenant on découvre que Lula est condamné pour corruption ? Je sais pas si le PT n’est rien sans Lula, mais avec Lula en prison pour corruption, il n’est plus grand-chose. Et c’est sans parler de tout ce qui s’est passé au premier tour dans les autres partis.

RAPHAËL
Et bien justement, c’est sûr qu’un arriviste comme Bolsonaro arrange tout le monde, mais c’est bien parce que c’est un candidat vide, creux, chacun lui fait dire ce qu’il veut alors que personne ne prend vraiment en compte ce que lui nous montre ; un fasciste, homophobe, sexiste, raciste, inculte, violent et pour la violence. Imagine les gamins de 6-12 ans qui vont vivre dans ce Brésil-là, imagines-en un qui découvre son homosexualité, ou une jeune fille qui se fait harceler, ou tout simplement les milliers d’innocents qu’il prévoit de tuer avec cette politique militariste.

FERNANDO, haussant la voix de plus en plus.
J’imagine, j’imagine tellement bien que j’imagine ces mêmes gosses vivant dans la violence des gangs, qui se sont déjà retrouvés plusieurs fois au milieu de coups de feu, qui ont vu des morts et pour qui le bruit des détonations est habituel. En fait, je me demande si je l’imagine autant bien parce que [en criant] c’est déjà leur réalité à ces gosses ! 
 
Bruit d’une pétarade au loin.

Fernando pleure. Rafael pose sa main sur la sienne, la serre. Fernando boit une gorgée de son café et sèche ses larmes.

FERNANDO
Tu as raison Rafael, Bolsonaro est un candidat vide et tout le monde lui fait dire ce qu’il veut. Mais voilà, moi, j’espère qu’il arrangera l’insécurité et la violence. Au moins sur le long terme.

RAPHAËL, soupirant.
Écoute, fais comme tu veux, moi, j’ai juste peur.

FERNANDO
Moi aussi.

Ils s’embrassent.


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