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De la barbarie de ces bibliothèques incendiées

Auteur invité - 09.07.2018

Edition - Société - incendie bibliothèques Nantes - violences Nantes révolte - violence haine colère


Peut-on s’indigner de l’incendie d’une bibliothèque, alors même que celle-ci découle de la mort d’un homme ? N’y a-t-il pas une certaine indécence à parler de barbarie pour des ouvrages, quand cette dernière devient quotidienne pour certaines populations ? 

 

Habitué de nos colonnes, Neil Jomunsi donne son avis régulièrement. Et souvent, on est content de l’entendre.


Red spray on bronze
GIovanni, CC BY SA 2.0

 

Dans la nuit de mercredi à jeudi, une bibliothèque a brûlé. C’était à Nantes. Deux jours plus tôt, un policier abattait à bout portant Aboubakar, un garçon de 22 ans, qui essayait de fuir un contrôle d’identité. Pourtant, à en lire les médias et les réseaux sociaux, ce n’est pas dans ce meurtre que réside la barbarie, mais bel et bien dans la crémation d’un bâtiment municipal qui hébergeait quelques bouquins. Brûler des livres est un sacrilège. Tuer un homme, on peut toujours invoquer la légitime défense ou même la maladresse.
 

Et les voix de s’élever pour venir au secours de cette Culture qu’on assassine – rassurez-vous, la bibliothèque sera rouverte dans quelques jours, des bouquins on en trouve toujours. Ça ne fera pas revenir Aboubakar, mais on se félicitera de la résilience de la République. On louera le courage des habitants de vivre en résistants dans des quartiers pourris par la violence ordinaire et le fondamentalisme.

Politique du Karcher oblige, on annoncera des moyens policiers supplémentaires. On jurera qu’on viendra à bout de la délinquance. L’IGPN annonce que le recours aux armes à feu chez les policiers a bondi de 54 % entre 2016 et 2017 : on est entre de bonnes mains. Et TF1 fera un reportage sur la réouverture de la bibliothèque, victoire des forces du bien contre celles du mal.
 

En France, on s’émeut davantage du sort de quelques livres que des violences policières, qui pourtant gangrènent la République jusqu’à la moelle. 14 morts cette année, et des centaines de blessés – on pense aux manifestants, aux ZADistes, aux grévistes qui en subissent les assauts en première ligne, mais aussi aux habitants de ces « quartiers difficiles » qui eux le vivent aux quotidiens : contrôles à répétition, intimidation, racisme, on ne leur épargne rien.

Là-bas, la police ne rassure plus personne depuis longtemps. Et quand un homme en meurt, c’est la colère enfouie dans les ventres qui déclenche l’incendie, bien avant les premiers départs de feu.
 

La barbarie que nos livres sont censés combattre est là, devant nos yeux. Nous, auteurs et autrices, avons beau jeu de clamer sur tous les toits que l’empathie est notre première arme, que nous luttons à travers nos mots contre les inégalités et la violence, quand nous ne sommes pas capables de nous intéresser de près à ce qui constitue aujourd’hui la véritable barbarie – celle qu’on inflige aux plus pauvres, aux moins favorisés, aux moins blancs aussi.

Pleurer sur ces bibliothèques qu’on brûle n’arrangera rien, au contraire : on ne fera que passer le message à ces gens déjà en colère qu’une poignée de livres vaudra toujours davantage que leur vie. Annoncer aujourd’hui des moyens policiers supplémentaires et la réouverture de la bibliothèque au plus vite – là où des ascenseurs sont en panne depuis des décennies, où les installations municipales sont vétustes et les habitations insalubres, c’est non seulement mettre de l’huile sur le feu, mais se foutre de la gueule du monde.
 

Nantes : après incendies et violences,
reconstruire les bibliothèques

 

Alors si les livres sont vraiment capables de changer le monde, c’est peut-être par là qu’il faut commencer : en tant qu’auteurs et autrices, nous devons nous engager aux côtés de celles et ceux qui ont vraiment besoin de notre empathie : pauvres, migrants, victimes de violences, fonctionnaires et travailleurs précaires, franchement ça ne manque pas.
 

Et si rien ne change et que nous continuons à nous regarder le nombril – c’est vrai qu’il est très beau –, alors peut-être l’ignoriez-vous, mais non contents de bien brûler, vos livres feront aussi d’excellents projectiles.

 

 

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Commentaires

Oh un pamphlet anti-livre et anti-culture sur Actualitte... Déception blank stare



"Pleurer sur ces bibliothèques qu’on brûle n’arrangera rien, au contraire : on ne fera que passer le message à ces gens déjà en colère qu’une poignée de livres vaudra toujours davantage que leur vie."



Tout à fait, c'est comme ces auteurs qui se plaignent de pas gagner d'argent alors qu'ils sont encore en vie eux ! snake



Un peu de tenue bon sang, il y a des gens qui vous lisent et qui vous apprécient encore.



Alors donner la parole à ce Neil Jomunsi qui semble oublier à quoi brûler un livre fait référence dans notre Histoire (et pas seulement dans celle de Ray Bradbury) sans publier d'avis différent c'est triste !
@Sylvie, Neil Jomunsi étant auteur, éditeur et à l'origine du Projet Bradbury, il va falloir mieux vous renseigner.



Et puis, en quoi:



Alors si les livres sont vraiment capables de changer le monde, c’est peut-être par là qu’il faut commencer : en tant qu’auteurs et autrices, nous devons nous engager aux côtés de celles et ceux qui ont vraiment besoin de notre empathie : pauvres, migrants, victimes de violences, fonctionnaires et travailleurs précaires, franchement ça ne manque pas.



Serait-il anti-livre? Sérieusement ?



Un peu de tenue Sylvie, il y a des gens qui ne sont pas anti-noirs et anti-arabes.
Merci : on ne savait pas trop comment s'y prendre pour répondre... big surprise LOL
Je n'ai jamais parlé de racisme et je n'en vois pas l'intérêt, puisqu'on parle de l'attaque d'une bibliothèque. (ou alors un truc m'échappe)



Pensez-vous que j'ai parlé de Bradbury ou des auteurs par hasard ?

Pensez-vous que je n'accorde aucune valeur à la vie humaine ?



C'est déjà pas facile de prendre sa plume pour écrire un commentaire, mais si on demande un avis contradictoire (ou au moins qui défend un argument selon lequel il y a d'autres façon d'exprimer son mécontentement que de brûler une bibliothèque) et qu'on se fait recevoir de la sorte, ça vaut plus trop le coup.



N'ayant pas le talent de Neil Jomunsi pour défendre les bibliothèque et la culture -même dans l'adversité-, je jette l'éponge.



Peace & Love.



PS : merci à la Team Actualitté d'avoir validé mon premier commentaire, je n'y croyais pas vraiment. Au moins, le débat a été ouvert cool smile
Enfin une voix qui se lève pour dire les choses smile Dans le consensus mou d'une pensée unique géntrique donneuse de leçons et manifestement plus émue par la mort d'un symbole que par la perte d'une vie humaine, c'est particulièrement frais et salutaire!
Un livre ça s'édite, une vie ça se médite.

Un livre ça s'offre, une vie ça s'hérite.

Un livre ça brûle, une vie ça se consume.

Un livre ça se reproduit et ça s'enchaîne, une vie ça s'est reproduit et ça se déchaîne.

Un livre se coud à un fil, une vie ne tient qu'à un fil...
Rien à ajouter au texte de cet « auteur invité « , j’applaudis avec force même si je suis bibliothécaire !!!
L'incendiaire devait se nommer Erostrate.
Eroprostrate vu son grand âge!
Merci pour ce texte
Merci à votre auteur invité !

Je travaille et vit dans ces quartiers de relégation depuis près de trente ans. Les livres m'ont construit, j'ai tout appris d'eux. Mais ce savoir ne vaut rien s'il n'est pas partagé, s'il ne bénéficie qu'aux privilégiés blancs (dont je fais - hélas- partie). Enfin, une vie humaine, même méprisée vaudra toujours plus qu'un livre...

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