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Andrea De Fusco : façonner sa propre boussole

Thomas Deslogis - 24.06.2015

Edition - International - Andrea de Fusco - images photographie - voyages centre


Un marin. Enfin, la figure du marin, me précise Andrea De Fusco. Dans les faits c’est plutôt par les airs qu’Andrea navigue, comme tout un chacun. Mais peu importe, quand un Italien parcourt la route 66, quand il va en Thaïlande, à Prague, à Berlin, à New York ou bientôt aux abords de l’Himalaya, le tout dans le seul et unique but d’en obtenir des tirages sur veilles pellicules ou d’en réaliser des documentaires aussi sauvages que maîtrisés, alors cet homme là, indéniablement, est un marin. 

 

Andrea de Fusco

Sans titre (Rollei 35, 2014)

 

 

Andrea De Fusco, à 25 ans, est documentariste et photographe exposé. Et si le C.V déjà bien lourd de ce fou de l’image peut suffire à convaincre du talent du bonhomme c’est le contenu de son œuvre qui confirme, entre recherche méthodique du réel et abstraction formelle de celui-ci. Le hasard d’une image brute et belle, c’est bien dans l’aventure qu’il faut la chercher. Et Andrea est prêt à tout pour trouver l’art. Il sait qu’il peut être au coin d’une rue de Rome, d’où il est originaire, tout autant que strictement partout ailleurs. 

 

Ainsi lorsqu’à 20 ans il décide d’étudier le cinéma il choisit Paris, logique. Trois ans à l’ESRA, période à laquelle je le rencontre. Les étudiants de l’ESRA et ceux de la « fameuse » section cinéma de la Sorbonne-Nouvelle, dont je faisais alors partie, se rencontraient souvent et s’entendaient fort bien. On avait beau les prendre pour des bourgeois, puisque l’ESRA est payante, nos cours en plein 5e arrondissement nous rapprochaient d’eux, culturellement. Pour exemple les relations avec nos confrères de la FEMIS, école publique par excellence, mais méprisante au possible, étaient bien bien plus tumultueuses. Andrea a beau venir d’un milieu très aisé, la vie est pour lui un combat de chaque instant et l’art, un devoir. Même lorsqu’il s’agit de prendre une simple photo de nous deux, pour le souvenir, on reste loin, très loin du selfie. Un appareil photo, un vrai, un reflet déformant de meuble laqué, un instant surtout pas particulier. Et du grain. 

 

 

Andrea De Fusco et bibi à Paris (Rollei 35, 2014)

 

 

Andrea De Fusco a un bon réseau, et la niaque. Encore étudiant à Paris, il va réaliser deux premiers documentaires produits par la Rai, la télévision publique italienne. Praga, l’arcana (2011) et Berlino, la mutante (2012), tous deux diffusés sur la chaîne. Le marin par concept commence à s’affirmer. On retrouve déjà cette volonté d’aller capter un autre réel. Mais ces films voués à la diffusion télé ne permettent pas à Andrea de libérer sa créativité. Le déclic viendra d’ailleurs, du grand port des marins du monde entier, New York. 

 

La Rai est toujours à la (co-)production, mais, contrairement à Prague et Berlin, qu’il n’avait visité que dans la perspective de son travail, cette fois-ci Andrea s’est installé à New York par lui-même et y restera près d’un an. Il réussira à négocier une enveloppe sans garantie de diffusion, soit, comprend-il alors, sans contrôle artistique. Il exploitera l’opportunité à fond : deux documentaires. Pas ses premiers films, certes, mais ses premières œuvres, clairement.

 

Training at Gleason’s Gym est une plongée au cœur de la plus célèbre des salles d’entraînement de boxe new-yorkaise. Le cinéaste y suit plusieurs personnages tous aussi surprenants les uns que les autres (des jumeaux jamaïcains, une femme assistée par son mari dévoué, un immigrant italien, etc.). Le résultat est fascinant et devrait désormais faire le tour de quelques festivals. Notre artiste restera cependant un peu frustré face au réalisme du film, lui, pour qui le Beau est une priorité absolue. Lorsqu’il pose sa caméra Andrea en profite donc pour attraper un de ces appareils photo et capter ce qu’il y a d’aérien dans ce gymnase aux mille fantômes. Il en fera même une exposition à son retour en Italie. 

 

 

Minotaur (Nikon F, 2014)

 

 

La frustration formelle d’Andrea s’explique aussi par le film réalisé juste avant Gleason : Big Apple Juice, une libre exploration de New York dont l’introduction ci-dessous résume parfaitement le projet, aussi analytique que subjectif. 

 

 

BIG APPLE JUICE INCIPIT from andrea de fusco on Vimeo.

 

 

Tout est là. Dans le premier plan du flou au net, fourbe, et qu’il serait malvenu d’interpréter de façon trop linéaire. Dans la citation de Baudrillard, « Il ne faut pas aller de la ville à l’écran, mais de l’écran à la ville pour en saisir le secret », l’objectif comme médium, comme fenêtre sur le monde pour reprendre l’expression bien connue d’André Bazin. Dans l’abstrait qu’Andrea De Fusco (c’est d’ailleurs sa voix qu’on entend) compare à une promesse. Partir du réel pour l’annuler, le reformer et le comprendre autrement. À l’image de cette Amérique « née de l’Europe pour en devenir le modèle » après l’avoir déconstruite. 

 

Une dualité qu’Andrea vit dans sa chair et qui, pour tout dire, l’obsède tant qu’aux côtés de l’euphorie habituelle accompagnant tout processus de création, il doit également compter, à chaque fois, sur une dépression assez profonde qui lui fait remettre en question le moindre élément de son existence. Un artiste.

 

Ce featuring sentimental en soi bien connu n’est rien d’autre que la conséquence physique des problématiques spirituelles et artistiques que pose l’œuvre d’Andrea De Fusco. Une métaphysique écorchée que condense un instant précis : « Quand j’ai fait tomber mon Rolleiflex à l’eau ». 

 

 

Underwater photography with Rolleiflex (Rolleiflex, 2013)

 

 

À son sens, et au mien, cette photo est une des plus belles d’Andrea. Le Rolleiflex est un vieil appareil photo à manivelle, le même que Depardon a utilisé pour le portrait officiel de François Hollande. Andrea, lui, s’apprêtait à cliquer un volcan, ce qu’il fait énormément, quand son médium lui a glissé des doigts pour s’enclencher une fois submergé dans l’eau à ses pieds. Il sauve finalement la bête et obtient le tirage ci-dessus. Deux mondes : la surface, plate et tachée, et un au-delà, un fond qu’il aurait été bien difficile d’obtenir volontairement. Quoiqu’elle sera le début d’une série de photographies similaires. 

 

La grandeur toute particulière de cette photo est à retrouver dans ce qu’elle nous dit de la démarche artistique générale d’Andrea De Fusco. Aller au bon endroit, au bon moment, faire le geste qu’il faut et avoir le matériel adéquat, choisir ce qui doit être gardé. Et, au milieu de ce processus « normal », laisser place au hasard, accueillir bras ouverts la vie décidant, soudain, d’intervenir. Le fantôme en arrière-plan. L’apparition d’une ombre, d’un bruit, quelque chose comme une âme, timide, mais bien présente. 

 

Trouver l’art sans jamais sortir de la vie. Trouver l’art pour aller vers la vie. Trouver l’art pour vivre. Andrea regarde tout, mais écoute aussi attentivement chaque personnage que sa route de marin croise. Alors peut-être est-ce Hector Roca, cet entraîneur culte du gymnase culte, qui lui a signifié le plus justement comment entreprendre cette relation entre documentaire et abstraction visuelle. « Quand tu montes trop haut, tu chutes violemment. Tu dois toujours rester au juste milieu » lui dit le sage Panaméen dans ce court extrait. Parlant de boxe, certes, mais les marins aussi peuvent écouter, et tout particulièrement ceux-là qui, comme Andrea De Fusco, façonnent leur propre boussole. 

 

Le site d’Andrea De Fusco

 

TRAINING AT GLEASON's PROMO#1 HECTOR ROCA from andrea de fusco on Vimeo.