De la critique littéraire et des dangers menaçant la presse

Clément Solym - 25.09.2012

Edition - International - Sir Peter Stothard - Critique littéraire - Man Booker Prize


Le grand manitou du jury du Man Booker Prize et rédacteur en chef du Times Literary Supplement depuis une décennie, Sir Peter Stothard, a accordé une interview au quotidien britannique The Independent. L'entretien a été l'occasion pour lui de partager ses impressions sur les mutations de la critique littéraire à l'heure des blogs, d'évoquer les menaces pesant sur la liberté de la presse. En outre, l'interrogé a présenté la dernière ligne droite du Booker 2012 et les lectures massives imposées à son jury, frisant l'indigestion littéraire.

 

Défenseur de la critique traditionnelle

 

L'ancien rédacteur en chef du Times, âgé de 61 ans, a déclaré : « Il y a un sentiment répandu au Royaume-Uni, aussi bien qu'en Amérique, que la critique traditionnelle, confiante, basée sur l'argument et révélant aux gens si le livre est bon, est en déclin. Tout à fait inutilement. [...] La critique a besoin de confiance pour faire face à une extraordinaire concurrence externe. »

 

Peter Stothard a ensuite soutenu l'idée que l'essor des multiples blogs et autres sites internet dédiés au livre risquait éventuellement de se faire au détriment de la littérature. Partant du fait que chaque opinion est différente, et que les critiques actuelles se focalisent trop sur les affinités personnelles, le public pourrait être floué par un manque d'objectivité. Selon lui, des livres de mauvaise qualité risquent d'être promus plus qu'ils ne devraient, et de grands ouvrages sont menacés de ne pas se faire remarquer.

 

Vétéran de la presse

 

Le rédacteur avait découvert une industrie de la presse en pleine modernisation, lorsqu'il a rejoint le Sunday Times en 1978, avant d'intégrer le Times trois ans plus tard. Évoquant ses années passées au sein du journal, il a affirmé : « C'était une période vraiment compétitive pour l'industrie du journal. C'était une vigoureuse bataille commerciale. »

 

Face aux difficultés actuelles de la presse, face aux changements techniques et risques divers, il espère que les journaux feront front commun face à l'adversité. Il a avoué se sentir concerné par l'enquête Leveson sur la presse britannique, et d'ajouter : « La presse a de nombreux ennemis. J'espère qu'il n'est pas trop tard. J'aimerais voir la presse en son ensemble défier l'issue que le résultat de Leveson semble présager. À moins que l'on n'explique les vertus de culture de presse et seulement les journaux le fassent, il pourrait y avoir des dangers sérieux en bas de la route. »

 

Au sujet des journaux, il a ajouté : « S'ils ne s'appuient que sur une poignée de politiciens sensibles à leur protection, la masse de politiciens qui les déteste triomphera. Et ça serait une tragédie. » 

 

 

 

 

Lecteur dangereusement invétéré

 

Au sujet du prix Booker 2012 : le président du jury a annoncé les 6 romans toujours en lice pour rafler le pactole des 50.000 £ mis en jeu. Tandis que certains avaient perçu un nivellement par le bas lors du Booker 2011, selon lui, la liste de cette nouvelle édition est " la plus forte depuis une décennie. "

 

Stothard s'est assuré de ce que chacun des membres du jury ne manque pas à son devoir de lire la liste complète des ouvrages pré-sélectionnés. Il a confié que l'épreuve fut épuisante, et affirmé : « Le travail était dur. Dans une année normale, vous pouvez lire 20 romans. Donc en lire 145 en sept mois est un acte contre nature. Mais c'est un acte contre nature nécessaire, car dans un sens la critique est un acte contre nature. C'est un travail, une technique, une compétence. »

 

Le rédacteur en chef du supplément littéraire du Times est tant entouré par les livres, qu'il en néglige bien souvent les autres occupations. Ainsi, il ne se souvient pas de sa dernière participation à une épreuve sportive, et prétend n'avoir visionné que 6 films au cours de son existence. Il est marié à la romancière Sally Emerson, et leur progéniture Anna verse également dans l'écriture. Cette dernière a été nominée au sein de la sélection de l'édition 2012 du prix Orange, pour son second livre : The Pink Hotel.

 

 

Président du jury du Booker 2012

 

Il a détaillé les six derniers candidats en lice pour le prix Booker. Celle-ci comportera des romanciers déjà célébrés comme Hilary Mantel et Will Self, côtoyant des auteurs moins réputés parmi lesquels Deborah Levy ou encore Ta Twan Eng. Et deux écrivains faisant leurs débuts complètent cette sélection : Jeet Thayl et Alison Moore.

 

Sir Petr Stothard a confié : « Ce qui l'a rendue valable a été de constater que nous avions une demi-douzaine d'extraordinaires et grisantes pièces de prose. [...] Une part de la prose dans les nouvelles rougeoie en réalité. Chacun de ces auteurs est un maître dans une certaine technique, même ceux écrivant pour la première fois. »