De la Culture Rock : ces slogans qui ont fait l'avenir

Clément Solym - 30.09.2011

Edition - Les maisons - stooge - iggy - slogans


Continuons dans la musique et les riffs débridés ! Vive la scène, la sueur des chanteurs, la rage des batteries, les solos interminables ! Après avoir goûté aux charmes de ce Nouveau Monde qu'est le rock, nous avions publié un extrait du livre de Claude Chastagner, De la Culture rock, sur ces esprits Rebelles.

Mais rien ne peut se faire, sans se rallier à une bannière, celle des mots, et des phrases qui frappent ! Aujourd'hui, Chapitre 3 : Slogans.
pp. 75-78


De toute évidence, la question de l’authenticité et de la légitimité ne peut se régler facilement. Elle repose bien souvent sur des définitions totalisantes, des conceptions absolutistes, souvent débattues par des membres insatisfaits du groupe dominant (les classes moyennes blanches occidentales) afin de mieux se démarquer des autres membres de leur communauté. Que disent les mots ? Le terme « légitimité » renvoie à la Loi. Qui a le droit de chanter une chanson donnée ? Qui se conforme aux règles ? Qui fixe les règles ?

« Authenticité » parle plutôt de vérité et de fidélité : qui est vrai ? Qui respecte la tradition ? Qui définit la tradition ? Il s’agit donc avant tout de définir des critères afin de juger et décider (terme à l’étymologie sacrificielle). De protéger son terrain contre la contamination, contre l’intrusion de membres extérieurs. La légitimité est donc avant tout un problème d’identité. C’est le rejet de son groupe d’appartenance « naturel » (ethnique, social, etc.) qui pousse à adhérer à une autre communauté, librement choisie celle-là, à en adopter les signes extérieurs, les pratiques et les musiques.

D’où l’importance de l’authenticité des signes adoptés puisqu’ils renvoient à une expérience ontologique. C’est la tâche des fans et des gatekeepers, les gardiens de l’ordre que sont les critiques, les journalistes et les universitaires, d’apposer le sceau de l’authenticité sur tel ou tel artiste, tel ou tel genre, quels que soient les critères retenus, qui varieront avec les époques. Au bout du compte, la question essentielle est celle du pouvoir que l’on possède et que l’on exerce sur l’ensemble des amateurs de musique populaire.

Qu’un artiste appartienne à une minorité plutôt qu’à la majorité constitue donc un élément essentiel de l’attrait qu’il exerce dans la mesure où une trop large popularité ne permettrait pas la détermination identitaire recherchée. Le choix s’est donc fréquemment porté sur les musiques des minorités opprimées ou méprisées, Africains-Américains, immigrés, ouvriers ou paysans. Elles seules sont censées posséder les qualités (marginalité, rareté, exclusion) dont découle l’adéquation entre quête d’authenticité et rébellion.

Bien entendu, les critères qui justifient ces choix sont très incertains. Aucune communauté, aucune culture, aucune musique, n’est exempte d’influences majoritaires, de « contamination » par des intérêts commerciaux, d’autant plus que le critère même d’authenticité constitue un excellent argument commercial. Par ailleurs, comme le souligne Adorno, poussé à son extrême, le culte de l’authenticité peut conduire à des dérives nationalistes ou autoritaires (1964). Et comment intégrer les musiques fondamentalement « inauthentiques », celles qui reposent sur l’emprunt, la citation, le collage, l’échantillonnage ?

Comment peut-on appliquer au rock les notions d’« authenticité » et de « légitimité » directement empruntées au vocabulaire et aux pratiques élitistes et discriminatoires de la culture dominante, qui de surcroît reposent sur les jugements de valeur et les hiérarchies de goût que le rock était censé remettre en question ? Au point qu’il serait sans doute préférable de mettre fin pour de bon aux discussions oiseuses et biaisées sur les notions d’authenticité et de légitimité.

Mais le slogan est si tentant. Il donne tellement l’impression d’être du bon côté, d’être authentique et légitime… Quelques anathèmes contre les impies, quelques appels au ralliement des fidèles suffisent pour une communauté, celle de la culture rock, qui fonctionne souvent par exclusion / intégration. Néanmoins, l’art du slogan est extrêmement délicat. Son maniement requiert une dextérité qui fait souvent défaut à ses utilisateurs. Le recours fréquent à l’impératif lui donne un côté dictatorial et donneur de leçon qui peut se retourner contre lui. Il atteste du mimétisme des foules, des pressions qu’exerce le groupe.

Comme l’affirme dans son autobiographie Mark E. Smith, fondateur du groupe The Fall et protagoniste du rock militant, « quand ton fonds de commerce, c’est le slogan, comme c’est le cas pour le Clash ou les Pistols, c’est pas facile de rester crédible. Nous, contrairement à tous ces connards, on s’est pas contentés de beugler des généralités » (139). Mal utilisé, le slogan devient effectivement cliché vide de sens, vague généralisation. De fait, Mark Smith s’efforça de maintenir une position critique sans avoir recours au slogan, sans écrire de chansons trop ouvertement politiques. Mais à l’inverse de ce qu’on a pu conclure sur le slogan, ce qu’on gagne en complexité, ne risque-t-on pas de le perdre en efficacité ?

Entre les exigences de la complexité et les contraintes de l’efficacité, le slogan militant montre ses limites. Peut-on refuser la pose et la prose du rebelle sans pour autant cesser de construire une musique du refus et de la révolte, de l’espoir et de la lutte ? La subversion rock ne peut-elle également s’exprimer par la douceur, le romantisme ou la nostalgie, par des chansons de tendresse ou d’autres qui font pleurer, celles dont Morrisey dit dans « Rubber Ring » (1987) qu’elles vous sauvent la vie ?

En flirtant avec le ludique et le léger, la douceur et l’amour, par l’étourdissement de la danse et le plaisir de la ritournelle, la charge subversive peut se révéler plus forte encore, la radicalité plus marquée. Pour Miranda Sawyer, « la pop est d’une radicalité politique bien supérieure lorsqu’elle reste fidèle à sa nature profonde. La plus mièvre exhortation à se tenir par la main pourrait sonner comme une révolte si elle surgissait d’une radio chinoise ou irakienne ».

© PUF





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