De la Culture Rock : Entre bruit et fureur, l'art de la révolte

Clément Solym - 03.10.2011

Edition - Les maisons - culture - rock - queen


Pour continuer notre tour d'horizon du monde Rock, et de ses ramifications historiques, autant que pour offrir à nos lecteurs la petite pause immanquable de musique déchaînée, Claude Chastagner accompagne ne musique notre belle semaine. Avec De la Culture Rock, ouvrage de référence, sans déférence.

Les autres extraits sont à retrouver à cette adresse.

Poursuivons donc avec le chapitre 4 : Le bruit et la fureur
(pp. 85-88)



Tout autant que sur ces quelques slogans sonores, la culture rock repose sur le look de ses protagonistes, sur la rebel attitude propagée par les magazines, les posters et les clips. Plus que d’autres formes artistiques contemporaines, le rock fonctionne par processus d’identification. Il joue de l’apparence, du faux-semblant, de la posture, s’immisce dans l’interstice qui sépare l’art de la vie, la fiction de la réalité.

C’est de là que sourd son impact. Icône de la révolte, le rock l’est grâce à quelques excès et outrances, violences spontanées ou orchestrées que son public embrasse avec enthousiasme comme preuve de son refus du compromis et du conformisme. Sur les scènes rock, on a proféré des insultes, mimé la masturbation, brisé ou brûlé des guitares, exprimé la colère et la rage, crié, hurlé, le corps dénudé, parfois violenté, sur fond de stridence sonore.


L’agression, y compris celle des tympans, est un des ingrédients de la révolte. Le volume sonore est un moyen d’occuper l’espace, de marquer son territoire, de prendre, sans demander la permission, de s’imposer. En 1920, Richard Huelsenbeck dans En avant Dada affirmait : « le bruit […] est la concrétisation directe de l’insaisissable force vitale » (17). Faudrait-il ajouter, à la suite de Pascal Quignard, que les décibels peuvent aussi abrutir, au sens propre du terme, qu’ils peuvent imposer l’obéissance et le conformisme tout autant que la révolte et l’indépendance ?

De cette mise en garde, le rock n’a cure. Le discours rebelle se nourrit des murs d’amplis qui entourent les musiciens, des pochettes qui suggèrent « play it loud » (à jouer très fort) ou « this record should be played at maximum volume » (certains, comme Dr. Dre, ajoutent « preferably in a residential area », dans un quartier résidentiel). « Maximum R&B », proclament les Who, « say it loud », exige James Brown. La révolte rock se construit sur ces attitudes.

Le public apprend vite son rôle, improvise, en rajoute. Le mimétisme fonctionne dans le rock à plein régime. L’âge de ses amateurs y est certainement pour beaucoup. L’adolescence est une période de construction de la personnalité, l’imitation est essentielle au processus d’apprentissage.

Il est dans la fonction même de la musique, forme rituelle par excellence, de favoriser les spirales mimétiques, les postures spéculaires où chacun s’efforce de dépasser l’autre dans l’outrance, parfois dans la violence.

1. Pour une lecture sacrificielle de ce phénomène, je me permets de renvoyer le lecteur à mon ouvrage La Loi du rock. Ambivalence et sacrifice dans la musique populaire anglo-américaine.
Des destructions de salles de cinéma (plus ou moins inventées par la presse) lors de la sortie de Blackboard Jungle aux émeutes lors de concerts des Rolling Stones, de Led Zeppelin, des Doors ou des Who, du moshing (violentes bousculades volontaires) et des jets de projectiles divers aux tentatives de meurtre (parfois abouties) perpétrées sur des musiciens de rock, la violence appartient aussi aux spectateurs. L’image rebelle et anticonformiste du rock se construit à deux, dans l’ambiguïté et la confusion, entre le « peace and love » de Woodstock, en août 1969, et la violence incontrôlable, tout aussi mimétique, d’Altamont, en décembre de la même année (1).

2. Rappelons qu’au-delà de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis, les étudiants et les ouvriers de nombreux pays se sont enflammés ces mois-là, avec plus ou moins de succès : Italie, Allemagne, Grèce, Portugal, Espagne, Mexique, Japon, Pays-Bas, Tchécoslovaquie, etc.
La rébellion rock ne peut se résumer à quelques riffs, à quelques décibels, mais le bruit et la stridence constituent une forme culturellement codifiée d’agressivité et de perturbation de l’ordre dans laquelle certains ont vu une correspondance avec la contestation qui a secoué le monde au cours du printemps 1968 (2).

Ainsi que l’écrit Philippe Lalitte, « en jazz et en rock, les sons instrumentaux bruités ou les voix rocailleuses sont appréciés car ils véhiculent une forte intensité émotionnelle et sont porteurs d’une protestation symbolique » (29). Le son pur et lisse, aux tempos modérés, qui caractérisait la musique populaire des classes moyennes blanches (même quand elle succombait aux charmes des rythmes latinos) cède la place, dans le rock, à la distorsion et à la saturation.

L’analyse savante de Lalitte tout autant que le bon sens populaire assimilent volontiers le rock rocailleux, proche du bruit de la rue et du cri des révoltes, à une protestation. Mai 68 a d’ailleurs suscité de nombreux projets musicaux qui intégraient rock saturé et bruits de la rue. Pierre Albert Castanet rappelle, dans l’excellent numéro de la revue Filigrane consacré au bruit, les expériences de François Bayle qui mêle aux guitares électriques de David Allen des sirènes policières, des cris de foules, des extraits de discours et des explosions de grenades empruntés aux « événements » de mai.

© PUF


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