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« Debout ! », le Livre à Metz dresse ses 30 bougies

Claire Darfeuille - 14.04.2017

Edition - Reportages - festival Le Livre à Metz - Littérature et journalisme - Metz littérature festival


« Debout ! », mot d’ordre du Livre à Metz, a rassemblé 35.000 visiteurs du 6 au 9 avril. Cette 30e édition du festival lorrain dédié à la littérature et au journalisme a été traversée,  à trois semaines des élections, par les grandes questions contemporaines sur l’identité, l’accueil, la résistance ou encore la lutte contre l’obscurantisme, témoignant de la volonté du public de comprendre le monde tel qu’il ne va pas et réaffirmant, contre le désenchantement, le pouvoir de l’écrit.
 


"La punition la plus sévère est d'être commandé par quelqu'un de plus médiocre que soi", selon Platon
cité par Alain Guyard durant l'apéro philo - Livre à Metz 2017 © Alexandre Bauer


 

Les uns se pressent à l’apéro philo pour savoir si  « l’ambition politique est une maladie mentale comme les autres » transformant la Place de la République en une vaste agora, les autres, en rangs serrés sous la nef de la basilique des Nonnains ou debout entre ses piliers, écoutent Fatou Diome expliquer pourquoi son dernier livre s’intitule Marianne porte plainte (Flammarion 2017).

Sous le barnum baigné de soleil ou à l’intérieur de l’édifice religieux du IVième siècle, les questions posées aux deux auteurs témoignent d’une même inquiétude: « Peut-on opposer à l’ambition individuelle de l’homme politique une action collective ?  », interroge un spectateur à l’issue du tour de philo foraine d’Alain Guyard, « quel candidat vous semble le mieux défendre vos idées ? », demande directe adressée à Fatou Diome qui ne cache pas que son élu « aurait le bras de Paul, le nez de Pierre, le torse de Jean ». Quant à la tête, on ne saura… Mais c’est à la langue française, plus qu’à sa classe politique, que Fatou Diome déclare sa flamme et son amour (inconditionnel ?), s'amusant à plaindre les «Français de souche, privés du plaisir de sa conquête".

 

L’identité, une construction à choix multiples

 

Même déclaration du côté de l’auteure Shumanah Sinha (Apatride, L’Olivier 2017), originaire du Bengale oriental en Inde, pour qui le choix du français relève « d’une folie d’amour », aussi d’une résistance à l’anglais du colonisateur, venue parler avec Nina Yargekov (Double nationalité, POL 2016) et Karim Miské (N’appartenir, Viviane Hamy 2015) d’identité(s), terme qu’il convient de mettre au pluriel, tant chacun démontre à sa façon que l’identité est une construction, superposition de couches innombrables, héritages divers et choix personnels multiples, en perpétuelle transformation qui plus est. « À quoi reconnaît-on un Polonais ? » se demande ainsi l’héroïne franco-yazige ("Yazigie, petit pays pourri de l’Est". sic) de Nina Yargekov, « porte-il un filet ou un sac en plastique lorsqu’il fait ses courses ? ». Bien malin qui saurait le dire !

 

Hors les murs de l’Arsenal, ancien bâtiment militaire devenu scène de spectacle et lieu d'exposition et du chapiteau dressé sur la grande place qui accueillent une grande partie des 90 événements de la manifestation, le Livre a Metz se déploie dans toute la ville, dans les cafés et les librairies, dans les bibliothèques et les hôpitaux, sur le campus et en prison, pour aller à la rencontre de tous les publics, sans oublier d’inclure le Centre Pompidou-Metz.

 

La pizzeria Casa Rici a ainsi accueilli l’espace d’un soir une rencontre éclair entre quatre auteurs et leurs futurs lecteurs. Debout dans la salle du restaurant, à proximité du comptoir, Céline Lapertot, Pascal Manoukian, Nina Yargkov et Arno Bertina lisent, chacun à leur tour, les premières pages de leur roman en cours d’écriture et répondent aux questions suscitées par leur lecture. Violence économique dans un monde globalisé, catastrophe écologique, précarité et déclassement social, accueil des migrants, légitimité à écrire, les thèmes abordés ne laissent aucun des convives indifférent, tous curieux à l'issue de ce "work in progress" (WIP) de découvrir les textes dans leur intégralité.
 

Nina Yargekov, lecture des premières pages de son prochain roman à la Casa Rici - Livre à Metz 2017

 

Un polaroid de l’Europe en six langues et 50 traductions

 

Sur le campus, à l’adresse des étudiants, l’accent est mis sur les langues étrangères et la circulation au-delà des frontières avec une brillante conférence de Stéphanie Benson sur la collection Tip Tongueméthode d'apprentissage qui sonne la fin de la méthode d’immersion totale, souvent synonyme de noyade. Autre appel à aller voir ailleurs, celui du Goethe Institut de Nancy, dont le directeur Nicolas Ehler présentait, accompagné de l'écrivain allemand David Wagner (En vie, Piranha 2016), le projet « Visite à domicile » soit dix auteurs européens invités à séjourner chez des particuliers dans 17 villes d’Europe puis à relater leur expérience sous la forme d’un récit, dressant un polaroid de l’Europe en dix textes, traduits dans six langues. « La langue de l’Europe, c’est la traduction », ne le répétera-t-on jamais assez à la suite de Umberto Eco qui le premier l'énonça. 

 

« La diversité linguistique est aussi importante que la diversité biologique », témoigne de son côté Kendal Nezan à la table ronde intitulée « Résister par la littérature ». Le directeur de l’Institut kurde de Paris est porteur d'une nouvelle d’importance : la parution du premier dictionnaire kurde – français en mai 2017, avec une préface d’Alain Rey, rappelant la nécessité de conserver cette langue maltraitée par l’Histoire. Lors de son intervention, Kendal Nezan, né en Turquie, évoque également les 43.000 prisonniers politiques turcs, dont une longue liste d’auteurs et de journalistes.

À sa suite, Abdelazziz Baraka Sakin, auteur soudanais réfugié en Autriche, (Le Messie du Darfour, Zulma 2016) raconte, par la voix de son traducteur, et interprête pour l'occasion, en français Xavier Luffin, les menaces qui le poursuivent jusque dans l’exil, ses livres censurés et brûlés dans son pays, mais aussi leurs copies pirates vendues sous le manteau par ceux-là mêmes qui le condamnent, car l’écrivain est populaire et le commerce de ses livres rentable… 

 

Contre l'obscurantisme

 

Résister, ne pas cesser de « plonger sa plume dans la plaie », selon la formule d'Albert Londres, que ce soit à travers la fiction, sous forme de récit, de témoignage ou de reportage, la volonté d’écrire le monde n’est pas prête de se tarir et la manifestation messine de cesser de s’en faire l’écho. Oliver Weber grand reporter, lauréat des prix Albert-Londres, Joseph-Kessel et Lazareff, ancien diplomate, auteur de nombreux livres, essais, romans (L’Enchantement du monde, Flammarion 2015) et conseiller littéraire du festival, qui participait à la table ronde sur la lutte contre l’obscurantisme, confie en aparté sa satisfaction que son travail journalistique sur l'esclavage des enfants au Soudan (une enquête parue dans Le Point, un essai publié par Mille et une nuits, et un reportage audio-visuel diffusé par Envoyé spécial)  ait déclenché deux enquêtes des Nations unies. «Il est rare qu'un article suscite une réaction", déplore-t-il, avant d'ajouter avec force de conviction, "c'est pas grave, il faut quand même l’écrire ».