Décès de l'éditeur qui distinguait argent et littérature, André Schiffrin

Clément Solym - 02.12.2013

Edition - International - André Schiffrin - La Pléïade - Pantheon Books


Âgé de 78 ans, l'éditeur américain André Schiffrin est décédé à Paris ce dimanche, d'un cancer du pancréas. Sa passion pour l'indépendance éditoriale, et sa propre histoire - il était fils d'un éditeur parisien - avaient fait de lui l'un des hommes les plus influents dans le monde des lettres en Amérique.

 

 

 

 

Il avait grandi dans un univers littéraire et socialiste, après que son père décida de fuir l'Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Pas des moindres, puisque Jacques Schiffrin fut l'un des artisans de la création de la collection prestigieuse des éditions Gallimard, La Pléïade...

 

Et Schiffrin, devenu éditeur à sa suite, s'appliqua à faire paraître des ouvrages d'auteurs aujourd'hui incontournables. Sartre, Günter Grass, Michel Foucault, ou encore Noam Chomsky, Julio Cortazar, Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, George Kennan... Auteurs d'écrivains qui sont entrés au panthéon de la littérature mondiale.

 

André Schiffrin travaillait pour Pantheon Books, une filiale de Random House, et jamais la rentabilité des auteurs publiés ne semble l'avoir préoccupé, durant les 30 années où il occupa ce poste. D'ailleurs, il fut renvoyé justement parce que Pantheon Books perdait de l'argent. Il définissait d'ailleurs sa maison comme « une filiale de Random House, où faire de l'argent n'aura jamais été l'objectif premier ». 

 

Selon lui, le fonctionnement des entreprises était incompatible avec la littérature, et menaçait directement la liberté d'expression. Une prise de position qui lui coûta donc son poste - on comprend qu'un groupe comme RH ne se soucie pas vraiment des éditeurs vindicatifs et altruistes. 

 

Éditeur, mais également visionnaire, Schiffrin n'a cessé, après son licenciement, de raconter dans la presse combien il était inquiet pour le devenir des idées indépendantes et originales. Dans un monde de l'édition, de plus en plus attiré, et tiré, par la publicité et les profits, quelle littérature moderne pouvait donc en jaillir ?

 

Son départ de RH, décidé par Alberto Vitale, alors directeur du groupe, provoqua plusieurs démissions, et une marche de protestation, orchestrée par nombre d'auteurs de renommée mondiale qui accompagna ce licenciement. 

 

Voir sur Rue89 

 

L'éditrice Liana Levi a également tenu à rendre hommage à l'éditeur et auteur 

 

« André Schiffrin, auteur d'Allers-retours et figure mythique du monde de l'édition, est mort ce week end.  Son parcours est emblématique. Chassé de France par l'arrivée des Allemands, il est parti pour New York à l'âge de six ans. Depuis quelques années il vivait 6 mois par an à Paris. Se sachant condamné par un cancer, il a choisi de revenir se faire soigner à Paris. Il est mort dans un hopital situé dans la même rue que l'hôpital où il était né, à 200 mètres. Le destin répare parfois certaines cruautés des hommes... »

Paris-New York. New York-Paris. «Allers-retours». C'est ainsi qu'André Schiffrin a voulu intituler la version française de son livre de mémoires. Y voyait-il une sorte de revanche sur ceux qui l'avaient chassé de France? Une façon de boucler symboliquement la trajectoire de sa vie?

Un douloureux départ l'avait arraché à son pays natal en 1941, à l'âge de six ans. Ses parents avaient dû abandonner Paris pour fuir les Allemands et les persécutions raciales. Son père Jacques, le génial concepteur de la Pléiade, et sa mère Simone le tenaient peut-être par la main le jour où, à Marseille, tous les trois sont montés sur le bateau pour un voyage qui, après une longue étape à Casablanca, les emmena à New York. Il racontait que ce fut uniquement grâce à André Gide que ses parents avaient pu réunir l'argent nécessaire à ce périple.

Je l'imagine petit garçon arraché à son école, à ses copains et à sa langue. Et je le vois à la fin de sa vie décider de revenir six mois par an à Paris dans ce quartier du Marais autrefois meurtri par les rafles des familles juives. Je le regarde dans une belle journée d'octobre il y a de cela quelques semaines marcher rue Saint-Antoine. Comme toujours élégant, réservé et discret. Il se sait inexorablement condamné mais il poursuit avec ses amis des conversations passionnées autour du monde de l'édition qu'il connaît sur le bout des doigts. Sa démarche seule a changé, elle est devenue plus hésitante. A quoi pense-t-il? A sa mère dont il montre la photo prise par le photographe Wols dans les années 30 et dont le cliché est exposé en ce moment à quelques pas de son appartement parisien à la Maison de la photographie? A son père qui lui a légué le métier d'éditeur alors que celui-ci possédait encore toutes ses lettres de noblesse? Ce métier, il souhaite le défendre jusqu'au bout, et même au delà, puisqu'il formule le souhait d'écrire un livre qui pointerait à nouveau les dérives éditoriales et commerciales. Il a déjà forgé une formule qui a fait mouche et est devenue un slogan dénonciateur : «L'édition sans éditeurs». Une phrase qui, aujourd'hui, est dans toutes les têtes.

 

La ministre de la Culture a également, mais plus tardivement, réagi à cette annonce : 

Avec la disparition d'André Schiffrin, c'est tout à la fois un auteur engagé en faveur du débat intellectuel, un éditeur militant de la cause du livre et un ambassadeur de la culture française aux Etats-Unis qui nous a quittés. 

La littérature et le débat d'idées français lui doivent, en tant qu'éditeur de Pantheon Books pendant plus de trente ans, d'avoir permis le rayonnement des œuvres de Marguerite Duras, de Michel Foucault, de Jean-Paul Sartre, de Simone de Beauvoir ou encore de Pierre Bourdieu sur le continent américain. Fils de Jacques Schiffrin, le fondateur de La Pléiade, il fut toute sa vie fidèle à sa double appartenance culturelle qu'il retrace dans « Allers-Retours » paru en 2007 aux éditions La Fabrique. 

Fervent défenseur de la diversité éditoriale et de l'acte engagé que constitue l'édition des textes d'auteurs, il avait fondé, au début des années 1990,  la maison d'édition à but non lucratif The New Press qui permit la diffusion des idées d'Eric Hobsbawm ou de Noam Chomsky, mais aussi des œuvres de Jean Echenoz et Marguerite Duras. 

Ses essais L'Edition sans éditeurs ou L'argent et les mots sont autant d'apports majeurs et d'analyses lucides sur le rôle des médias et de l'édition au XXème siècle comme sur les phénomènes de concentration qui touchent de plein fouet le monde des médias et de l'édition. Ces essais ont inspiré de nombreux éditeurs indépendants et sont à l'origine de la création à la fin des années 1990 et au début des années 2000 de collectifs d'éditeurs indépendants et de réseaux internationaux, comme en 2002 en France l'Alliance internationale des éditeurs indépendants.  

Le monde de l'édition perd un porte-flambeau et une figure profondément respectée de notre période contemporaine. La France perd un de ses plus fidèles et enthousiastes ambassadeurs culturels, qui naquit et mourut à Paris.