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Décès de Marcel Moreau, un “immondain”, saboteur ami de Topor

Nicolas Gary - 04.04.2020

Edition - Les maisons - Marcel Moreau Topor - Sabot Marcel Moreau - coronavirus décès auteur


L’écrivain Marcel Moreau est décédé du coronavirus, ce 4 avril, à Bobigny, apprend-on de son éditeur Le Sabot. Auteur d’une soixantaine de livres corrosifs et grand saboteur littéraire, ami d’un Topor, Dubuffet ou encore de Vaneigem, il avait pris une grande part à la création du Sabot, avant même la publication du 1er numéro. 


Marcel Moreau - Pete Hawk, CC BY SA 4.0
 

Marcel Moreau aimait à se présenter comme « immondain » et s’est toujours tenu à l’écart des compromis littéraires. Ci-dessous un texte qui témoigne d’une relation aux mots qui avait laissé une lourde impression sur notre démarche en tant que revue.

Passage de La Pensée mongole, paru en 1972, extrait relu et corrigé pour Le Sabot #1, en 2017.

« La création littéraire doit être sabotage de ce qui est. Conçue autrement, elle est complice de l’ordre établi, c’est-à-dire d’un principe de rétrécissement de l’homme, et d’un facteur de laideur universelle. Mais une simple présence physique, sans création, atteint au sabotage si elle en met le prix. Le saboteur détruit. Mais le sabotage esthétique, à l’endroit où il a détruit, dresse aussitôt la beauté qui servit à détruire. Le saboteur esthétique dit : “Aujourd’hui il n’y a plus rien de grand à construire et il y a beaucoup d’inepties à détruire. Et pourtant on construit. Pour la première fois dans l’histoire des œuvres, il est plus innocent pour les destructeurs de détruire que pour les constructeurs de construire. À notre époque, toute construction nouvelle est solidaire des constructions qu’il faudrait détruire, toute création sans sabotage ajoute à l’insigne médiocrité de ce qui s’est créé pour rien. Moi, saboteur, je fais l’impossible pour que les destructions que je propose aux hommes aient plus de style que les constructions n’en ont !” Ainsi parle le saboteur, l’homme qui, souverainement, a décidé de se libérer, en réponse à ceux qui lui reprochent de ne savoir que détruire.

À sa suite je dirai qu’il nous appartient de détruire si nous ne voulons pas être détruits à notre tour. Ceux qui refusent de détruire offrent tout l’homme en sacrifice à ceux qui le réduisent. Le mouvement destructeur est conservateur de l’essence humaine, c’est une exubérance tragique au service d’une valeur éternelle.

Le sabotable est partout. Il veut le rabougrissement de l’homme, il veut sa peau, son âme, son impulsion merveilleuse et terrible. Il veut la réduction de l’homme en chose. Plus que la subversion, le sabotage est d’une efficace sans exemple. La subversion implique une rupture à laquelle le saboteur ne se résigne que malaisément. La subversion peut déporter l’homme trop loin, hors de la loi qu’il hait, l’en exclure. Le saboteur colle à l’objet de sa haine. Il a le nez dessus, il en connaît toutes les parties, il progresse, se libère en elle, comme un mal sournois. Elle ne peut se débarrasser de lui. Elle pèse sur lui, mais son visage est couvert de crachats. Souvent la subversion est distance. Le sabotage est étreinte, rapprochement immonde des deux corps qui se détestent.

Comment devenir le cancer de la société, de la loi, sans cesser d’être un homme, plus qu’un homme, un libérateur ? Car il ne s’agit pas d’appeler la maladie en soi, il s’agit d’être soi-même la maladie, de l’incarner magnifiquement. Voilà comment je me figure le saboteur, le saboteur esthétique, celui qui oppose la beauté terrible des œuvres à la laideur des oppressions
. »


Écrivain francophone né à Bossu, en Belgique, le 16 avril 1933, Marcel Moreau débuta sa carrière comme aide-comptable dans le journal Le Peuple. En 1955, il devint correcteur au Soir, et correspond avec Mauriac ou Camus. En 1956, il commence la rédaction de Quintes, son premier ouvrage. 

Il s’installa à Paris en 1968, travaillant comme correcteur chez Alpha. Il publiera alors Ecrits du fond de l’amour, roman épistolaire puis en 1971, Julie ou la dissolution, son plus célèbre ouvrage.


Commentaires
4 avril pas 4 mars

Courage à sa famille et à ses amis
Hommage au maître. Salut à l'ami.
Il est né à Boussu, près de Mons, dans le Hainaut... Ce serait bien de corriger.
Condoléances ,un immense merci ce serviteur inlassable de la verticalité
Pensées fraternelles à ses proches. Un immense merci à cet inlassable défenseur de la verticalité
De Quintes à Julie ou la dissolution, en passant par la Terre infestée d'hommes, Bannières de bave et tant d'autres, en souvenir d'Alpha

"...dans le silence aigu de l'hiver s'entend comme un râle, la dernière feuille tombée raclant trottoir et chaussée, écho attardé d'une autre saison.

le vent se lève. Le bruit revient. Brusquement tout s'anime. Le râle? Sa toux. L'ombre brune, la tête terraquée, la gueule qu'il emprunte aux féroces..."

Pour Marcel
Covid-19, tu as tué un homme. Mais tu ne peux tuer son oeuvre. Longue vie à ses mots!



Ma sympathie à ses proches.
"Chapeau !". L'avions observé un jour de 1958 à Bruxelles-Midi où il achetait, tout sourire, un ticket de train pour Paris. Sa gentillesse envers le guichetier était celle d'un type très simple. Rien à voir dans son attitude ni dans son parcours avec les auteurs sur-diplomés, clamant la liste de leurs grades universitaires. Il était avant tout un "self made man", un talent gigantesque à l'état brut . A lire relire !
Merci à Nicolas Gary, d'avoir rendu hommage à cet immense écrivain hors norme, Marcel Moreau dont l'oeuvre est toujours restée égale à elle-même, au coeur de la lucidité spectrale du quotidien, parfois ô combien douloureux !!!
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