Défendre la liberté d'expression et de création face à la censure

Julien Helmlinger - 24.03.2015

Edition - Société - Liberté d'expression - Droit d'auteur - Plantu - Kamel Daoud


Voilà plus de deux mois que fut perpétré l'attentat au sein de la rédaction de Charlie Hebdo, mais l'obscurantisme des fanatiques religieux et les attaques contre la libre expression continuent de faire l'actualité partout dans le monde. À l'occasion du Salon du livre de Paris, plusieurs défenseurs de la liberté de la création et de l'information sont venus débattre autour de cette question brûlante, mais aussi du droit d'auteur, « né comme l'un des Droits de l'Homme », tel que le défend Teresa Cremisi, directrice générale pour Flammarion et Madrigall.

 

Cartooning for Peace

 

 

Au Printemps arabe semble succéder la saison aride de Daesh. La caricaturiste et activiste tunisienne Nadia Khiari s'est exprimée quant à la situation en son pays récemment frappé par l'attentat du musée du Bardo, où la révolution est toujours en cours, menacée par les tentatives de récupération politique. Les Tunisiens restent vigilants pour sonner l'alarme « Comme on dit, la révolution c'est bon, mais c'est long. On savait que ça ne se ferait pas en un jour, que ça prendrait du temps », explique-t-elle.

 

Récupération politique et autocensure

 

La Tunisienne ne dessine pas expressément pour le combat, mais avant tout pour le besoin de partager ce qu'elle ressent. « Certains sont d'accord, d'autres non, j'essaie de pointer du doigt les dysfonctionnements, la manière dont on veut nous instrumentaliser, nous faire penser tous pareil. S'il y a un impact, c'est très bien, mais quand je dessine je ne pense pas à tout ça. D'autres dessins sont créés spécialement pour des événements, des manifs, là on est plus dans l'activisme politique. »

 

Elle-même est née l'année où la constitution tunisienne fut changée afin que Habib Bourguiba puisse rester président à vie, en conséquence de quoi elle s'y « connaît un peu en dictatures », et n'a « pas envie d'y retomber ». Elle pointe : « Ben Ali avait tellement bien fait son travail qu'il n'y avait plus besoin de censure, on s'est autocensurés. Il avait gagné, n'avait plus besoin de se casser la tête, car on avait peur, et l'autocensure, c'est pire que la censure. Mais c'est eux qui devraient avoir peur, pas nous. »

 

L'écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud, frappé de fatwa, estime que les métiers de l'information restent pris « entre deux maux » en son pays : d'un côté le régime, qu'il s'agisse des dictatures ou des oligarchies, qui contrôlent la presse, font pression, et de l'autre les islamistes qui veulent s'occuper de morale. « En Algérie ça devient de plus en plus difficile de travailler dans la presse. C'est une culture, une liberté, pas seulement moi qui suis en danger », confiait l'auteur de Meursault, contre-enquête.

 

Il ne veut pas laisser la fatwa changer sa vie. Lui aussi constate ce phénomène de « confiscation de la révolution » par ceux qu'il nomme les « islamistes opportunistes », qui ne sont « jamais en première ligne et laissent les autres se sacrifier ». Il est convaincu qu'il faut chasser les dictateurs du pouvoir, mais aussi créer des écoles modernes, laïques et mener de vraies réformes, donner de la visibilité aux vrais leaders démocratiques. « Ce qu'il faut c'est de l'audace, tenir tête aux fanatiques. »

 

Face aux destructions du patrimoine culturel mondial par l'État islamique, Kamel Daoud pointe ce qu'il perçoit comme « un autodafé inversé : on brûle le monde au nom d'un livre », le Coran.

 

« La censure on fait ça très bien en France »

 

Pour le dessinateur Plantu, qui a impulsé l'initiative Cartooning for Peace, « le dessin est une manière de dire les choses, quand on ne peut pas avec la parole, le dessin le dit mieux ». Il rappelle aux éditeurs qu'on n'a pas besoin d'aller en Iran ou en Chine pour être confronté à la censure. Son livre intitulé Caricaturistes, publié par Actes Sud, s'était fait mettre au pilon l'an dernier par Bayard, 8000 exemplaires détruits au moment de paraître. « La censure on fait ça très bien en France », en conclut-il.

 

Il juge qu'il faut dénoncer les dérives de toutes religions. Avec les dessinateurs de Cartooning for Peace, ils font de la pédagogie dans les écoles, « car y'a quand même des gens qui ne comprennent rien aux images ». Au cours de leurs manifestations ils rassemblent intellectuels, éditeurs, formateurs et étudiants de toutes croyances. « On veut éclairer, mais sans éblouir. On ne veut pas humilier », confie-t-il. Ce qui implique d'éviter de nourrir les amalgames, d'être plus malin que les fanatiques.

 

Teresa Cremisi, directrice générale des éditions Flammarion et du groupe Madrigall, suggère que le droit d'auteur est la garantie que ce que l'écrivain a écrit lui appartient. Il serait selon elle « né comme l'un des Droits de l'Homme ». L'éditrice rappelle que son métier aussi peut être dangereux face à la censure, que des éditeurs meurent parfois pour avoir défendu un ouvrage.

 

Elle dresse un parallèle : « Les pays qui ne reconnaissent pas le droit d'auteur, qui cherchent sournoisement à le modifier ou à le contourner, se rapprochent des dictatures. » En somme elle estime qu'il ne peut y avoir « aucune négociation possible sur la liberté d'expression, à part bien sûr pour ce qui concerne les limites fixées par la loi, comme la diffamation ou l'incitation à la haine »...

 

La récupération politique, rappelle l'éditrice, est aussi pratiquée à travers l'Hexagone. Elle a partagé sa réaction au moment de voir le Premier ministre Manuel Valls dénoncer le dernier livre de Houellebecq : « les bras vous en tombent ». Elle estime que « les politiques devraient rester à leur place ».