La Fnac cherche-t-elle à se débarrasser de la SFL ?

Nicolas Gary - 01.07.2015

Edition - Librairies - Société Française du Livre - Fnac - Alexandre Bompard


Le grand public ignore à peu près tout de la SFL, ou Société Française du Livre. Cette filiale du groupe Fnac réunit trois activités : grossiste, une centrale d’achat et vente aux collectivités. Elle est répartie sur deux postes : dans le XIIe arrondissement, rue Rottembourg, où se trouve le « magasin », et à Saint-Denis, non loin du Stade de France, pour la plateforme logistique, un entrepôt. Et les salariés vont presque regretter que le championnat redémarre le 8 août pour le PSG...

 

Alexandre Bompard - Prix du Roman Fnac 2014

Alexandre Bompard, PDG de Fnac - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

C’est que la SFL va mal, et « ses dirigeants semblent s’en préoccuper autant que de leur première couche », nous assure-t-on. Entre 2004 et 2014, le chiffre d’affaires est passé de 33,6 millions € à 18,76 millions € en 2014. « Dans le même temps, l’effectif a été diminué de moitié – nous sommes 48, ou 49 employés, selon les accidents du travail et les arrêts maladie », poursuit un employé.

 

Arrêt maladie, accident de travail, ambiance délétère

 

L’ambiance est en effet plutôt à la méfiance : avec près d’une centaine de journées d’absence pour accident de travail et 1226 jours d’arrêt maladie en 2014, la SFL compte parmi les 800 sociétés les plus risquées. « Et bien entendu, cela touche majoritairement les employés de maintenance ». La société se porte mal, et semble se ronger de l’intérieur : « Il y a une politique, non assumée, mais évidente, de non-remplacement, des personnes qui sont licenciées ou démissionnent. Pendant ce temps, les cadences de travail augmentent, et la charge de travail est supérieure pour les salariés. »

 

Évidemment, dans ce contexte, les 11,6 millions € de prime qui devraient être reversés à Alexandre Bompard en juillet passent très mal. Quand bien même le PDG de la maison-mère déciderait de réinvestir dans la société, pour les deux prochaines années. 

 

La prochaine étape, pour l’entrepôt de Saint-Denis, passerait par un déménagement, qui pourrait intervenir en septembre prochain, « contre toutes les recommandations, qui préconisent d’attendre janvier 2016. Le pic de notre activité se situe aux mois de septembre et octobre : déménager durant l’été, pour s’installer à Wissous, à côté de l’entrepôt logistique de Fnac, serait une manière de continuer à détruire cette entreprise ». 

 

Et pas seulement pour des raisons stratégiques. 

 

À Saint-Denis, l’entrepôt dispose de près de 3000 m2 de superficie, contre 900 m2 à peine aménagés à Wissous – entre Massy et Chilly-Mazarin. « Il faut alors prendre en compte les contraintes physiques pour les salariés, qui travailleront dans des conditions infernales. » Et surtout, devront se rendre sur leur nouveau lieu de travail avec leur propre véhicule, s’ils en ont un : « Aujourd’hui, aucune navette n’est affrétée pour amener à l’entrepôt. Entre l’usure des salariés, et ceux qui ne disposent pas de véhicule, on va se retrouver avec de nouveaux départs. Et comme l’entreprise compte moins de 50 salariés, il n’y aura pas de plan social. »

 

Et nombre d’entre eux se sont installés autour, ou non loin de leur endroit de travail. « La direction leur propose de payer le déménagement, mais, pour beaucoup, ils sont salariés depuis une quinzaine d’années. Les loyers qu’ils payent sont bas, et ils n’auraient pas les moyens de quitter leur appartement. Mais cela, la direction nous indique que ce sont des problèmes personnels, et qu’elle n’a rien à y voir. »

 

Redresser la barre, pour quelle perspective ?

 

Bien entendu, les 500.000 € de loyer de Saint-Denis pèsent lourd dans la balance, mais la direction l’a déjà appréhendé. En décidant de partir avant la fin du bail, en décembre 2015, un savant calcul comptable permettrait de ne plus imputer que les 100.000 € de loyer à reverser pour l’espace du nouvel entrepôt – lesquels seront alors facturés par Fnac. Habile. « Quant au delta, il passera dans Dépenses exceptionnelles, et permettra à la société de sauver les apparences du bilan comptable 2015. » 

 

La SFL a travaillé avec près de 10.0000 éditeurs en 2014 : il faut comprendre qu’à l’exception des 50 plus gros comptes, qui traitent avec Fnac directement, tout ce qui relève de l’édition indépendante, des petits catalogues et de l’autopublication, passe alors systématiquement par la SFL. « Nous avions vocation à englober le marché le plus vaste possible. Aujourd’hui encore, nous avons des micro-éditeurs ou des auteurs autopubliés qui viennent apporter à l’entrepôt un livre. Mais à Wissous, ils ne viendront plus. Ils l’enverront par la poste, et le coût postal sera répercuté sur nous. »

 

Entrepôt logistique Fnac

L'espace de travail promis à Wissous - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Le scénario que la direction de la SFL avait prévu jusqu’en 2016 est donc en train de prendre forme – même si les projections en terme de chiffre d’affaires étaient plus catastrophiques. Selon des documents dont ActuaLitté a pris connaissance, la société prévoyait 17,1 millions € de CA pour 2014, puis 15,7 millions € en 2015 et 14,8 millions en 2016. Avec, précisait-on en 2013, « une structure de coût fixe difficilement absorbable en deçà de 16 millions € de CA ». 

 

En 2014, l’entreprise avait déjà connu 10 départs, soit 4 démissions, 1 licenciement et 5 fins de contrats. « Bien sûr, déménager permettra de réduire, par la force des choses, le nombre d’employés. La direction fait déjà venir des intérimaires sur Saint-Denis, à qui l’on fait miroiter des postes pour Wissous. Cela poursuit le plan quinquennal d’Alexandre Bompard, pour 2012-2017 : il ne disait avant tout “Pas d’embauches”. La SFL a été lourdement touchée. »

 

Le moral ne l’est pas moins, beaucoup exprimant le sentiment d’une société que les dirigeants seraient en train de laisser péricliter. « Nous n’avons plus d’activité de grossiste, avec les deux clients qui nous restent, et la centrale d’achat rencontre de réelles difficultés. Pour les commandes publiques, la concurrence est devenue très sévère. Maintenant, on nous donne l’impression que l’on va profiter des vacances pour liquider ce qui pourra l’être, rapidement. »

 

Au point, d’ailleurs, que le CHCT a prévenu : certaines machines pourraient ne pas supporter le déménagement. « On a averti la direction, et Jean-Baptiste Prevoteau, le PDG, est au courant. Ça n’a pas eu l’air de les inquiéter outre mesure... » 

 

 

Fnac pour sa part, rappelle qu’elle ne communique pas sur ses filiales indépendamment du groupe, et plus spécifiquement depuis l’entrée en bourse. Cependant, il nous est confirmé « qu’une phase de consultation et d’information est actuellement en cours, concernant le site de la SLF ». 

 

Pas de déménagement d’immédiatement prévu, assure-t-on, mais « une réflexion motivée par le fait que le site existant est trop grand, et qu’il y a aujourd’hui trop de places inexploitées ».