Départ précipité d'Aurélie Filippetti de la rue de Valois

Antoine Oury - 27.08.2014

Edition - Société - Aurélie Filippetti Fleur Pellerin - passation de pouvoirs - budget ministère de la culture


L'invitation n'aura pas tardé : quelques heures seulement après que l'organigramme du gouvernement Valls II a été dévoilé, la passation de pouvoir est annoncée Rue de Valois. La précipitation a pesé sur le discours de la ministre sortante, Aurélie Filippetti, qui laisse de nombreux dossiers à sa successeure, mais lui assure « un budget maintenu pendant trois ans », négocié avec le Premier ministre Manuel Valls. Un motif d'étonnement alors que tous les budgets de 2015 devraient subir un sérieux coup de rabot.



 

 

Dans la journée d'hier, Aurélie Filippetti avait fait part au premier ministre de sa décision : elle ne sera « pas candidate à un nouveau poste ministériel », affirmait-elle dans une lettre adressée à Manuel Valls et François Hollande. Une intervention qui avait fait sourire : pour certains, il s'agissait surtout pour l'élue de Moselle de ne pas perdre la face – attendu qu'elle n'aurait pas été rappelée pour Valls 2.

 

Dès le matin, Aurélie Filippetti, invitée sur BFM, lâchait encore qu'elle ne voulait « plus avaler d'autres couleuvres » : autrement dit, l'ambiance avec Manuel Valls relève de la guerre ouverte, au même titre que Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, les fameux « frondeurs ». Le règlement de comptes était enclenché, et l'on en trouvait les premiers relents dans son courrier.

 

Aurélie Filippetti confirmait par ailleurs une rencontre avec Manuel Valls, lundi en début de soirée, changée en véritable bras de fer : « On a eu plusieurs échanges dans la journée. [...] Il souhaitait que chacun réaffirme une adhésion à la ligne économique et politique. J'ai estimé qu'il fallait qu'un débat s'ouvre entre nous. » Le débat aura fini en « négociations difficiles », mais la ministre sortante a révélé avoir conclu un maintien du budget « pour les trois prochaines années ».

 

Lorsqu'elle était en poste, elle a elle-même encaissé deux coupes de budget successives, en 2013 et en 2014, à — 2 % chacune. Fin 2013, elle affirmait cependant que ce budget réduit contribuait à « l'effort de redressement budgétaire indispensable pour l'ensemble de la nation ». Mais sa position par rapport à la politique économique de François Hollande a visiblement évolué depuis.

 

Le discours de l'ex-ministre, dans ses grandes lignes, a adopté le ton de ce revirement : des références ont été faites à la rébellion que permet la littérature, à l'autre et l'altérité ou encore à ce que devait représenter la culture face à l'extrémisme. Le versant Europe a lui aussi été évoqué, avec la nécessité d'une culture européenne, antienne du mandat de la ministre.

 

Un bilan, mais pas encore de plan

 

Quelques hauts faits des deux dernières années ont été évoqués, dont le contrat d'édition numérique, qu'elle avait (réa) ménagé pour en tirer les lauriers, ou le plan de soutien de la librairie indépendante « de 18 millions €, avec la coopération des éditeurs ». Et pour lesquels on attend toujours le financement de 7 millions € promis par le président du Syndicat national de l'édition. Attendu que cette manne reposait sur le passage d'une TVA de 5,5 % à 5 %, qui n'a jamais eu lieu, la librairie indépendante risque de l'attendre encore longtemps. Mais après tout, cela ne dépendait pas vraiment des services de Valois.

 

La loi sur la régulation des frais de port, ou loi anti-Amazon, a également été citée parmi le travail accompli par le ministère. Et là encore, les commentaires sont divisés : poudre aux yeux, cette législation censée rétablir un juste équilibre entre les libraires et les vendeurs en ligne, pratiquant une remise de 5 % et la gratuité des frais de port, n'aura servi que d'esbroufe – sans compter les inquiétantes erreurs politiques vis-à-vis de Bruxelles. Il aura fallu moins de 24 h à Amazon pour contrer l'esprit de la loi, en proposant la livraison à 1 centime d'euros...

 

Aurélie aura adressé ses remerciements à tout le personnel de la Rue de Valois, ainsi qu'aux établissements publics et aux DRAC (Directions régionales des Affaires culturelles). Une attention particulière pour le service public que Filippetti a mise en avant, en rappelant avoir « veillé à améliorer la situation des agents du ministère de la Culture ». Intrigant : voilà une semaine, le Canard enchaîné révélait qu'elle avait abaissé le niveau de salaire de ses collaborateurs. La ministre aurait mal supporté que certains gagnent plus qu'elle. Son absence au congrès mondial des bibliothécaires, la semaine dernière à Lyon, avait alors choqué le service public, quand 2014 devait être « l'année des bibliothèques » ministérielle.

 

Le discours de Fleur Pellerin a été bien plus bref, et elle a retrouvé Aurélie Filippetti sur le terrain des retombées économiques de la culture, en citant comme elle une étude du ministère évaluant à 3,2 % le poids des industries culturelles dans le PIB français. Les intentions et la composition du cabinet n'ont pas été dévoilées, même si Fleur Pellerin a affirmé vouloir s'adresser « à ceux qui produisent et permettent à des œuvres d'exister, d'une manière parfois différente de la culture classique ».

 

Les tâches à venir, comme celle des intermittents, du régime retraite des auteurs, ou encore des négociations autour des exceptions culturelles au sein de l'OMPI, n'ont pas figuré à l'appel. La transmission des dossiers ne s'est peut-être pas encore faite, mais la nouvelle ministre, transfuge de l'Économie numérique et des PME, sera attendue au tournant des sujets attenants au numérique. Difficile de savoir ce que pensait Fleur Pellerin de la loi Amazon, à ce titre : les ministres se sont engouffrées dans un bureau dès la fin de la passation de pouvoir, et Aurélie Filippetti avait quitté les lieux une dizaine de minutes plus tard.