Des clubs de lecture chez Amazon : quel avenir pour Goodreads ?

Nicolas Gary - 17.09.2020

Edition - International


Non pas un, ni deux, ni trois, mais plein de clubs de lectures. D’ailleurs, Amazon ne s’y est pas trompé, en baptisant son service Book Clubs – les clubs du livre. Le programme est tout récent, mais intrigue : en mars 2013, le géant du cybercommerce rachetait Goodreads, réseau social de lecteurs. Alors quoi ?


 

L’interrogation légitime n’a pas manqué : les clubs de lecture d’Amazon remplaceront-ils Goodreads ? Probablement pas, en regard de ce que rapporte la plateforme – en publicité et partenariat montés avec les éditeurs américains. Mais alors, à quoi sert d’aligner les clubs de lecture dans le site de vente ?
 

Laissez venir à moi les petits lecteurs (et les grands)


D’abord, pas d’affolement : Amazon Book Clubs balbutie pour le moment et ne propose que des classifications très genrées. Autrement dit, Science-fiction, Romance et Comédies romantiques, ou encore Mystères, Polars et autres : de cette fameuse littérature des mauvais genres. Un petit dernier, fraîchement créé, propose des lectures antiracisme. 
 
Son système propose une simple liste de recommandations, donc de livres à racheter.  Et le fait que le lancement soit récent implique que très peu d’utilisateurs s’y retrouvent, les conseils de lecture sont rares – et avant tout poussés par Amazon. Et au final, tout cela ressemble à une vraie-fausse éditorialisation pour mettre en avant des livres, encore des livres, toujours des livres – un produit dont on pensait qu’Amazon l’avait délaissé…

Or, faisant ses premiers pas, on attend de savoir quels liens seront tissés avec le réseau social GoodReads : fondé en 2007 pour proposer des lectures à des amis, il disposait déjà de 15 millions d’utilisateurs en 2013 lors du rachat. Or, il n’a pas fallu longtemps pour qu'il se plie à la volonté du nouveau taulier : désormais, on enregistre ses lectures plus qu’on n’a une activité débordante sur la plateforme.
 

Goodreads, réelle jalousie ou faux déclin ?  


Car dans les faits, il lui deviendrait très difficile de mobiliser sa base d’utilisateurs, avec une interface qui s’alourdit au fil du temps et propose un usage de moins en moins intuitif. Malgré ces dysfonctionnements, la concurrence ne parvient pas à mettre en place d’alternative. Pas faute d’avoir essayé pourtant avec des projets comme 7books ou encore The StoryGraph : le premier affiche 6000 utilisateurs, le second près de 40.000 – anecdotiques, l'un comme l'autre.

Les dernières statistiques revendiquées par GoodReads indiquent 90 millions d’utilisateurs : une domination mondiale qui ne se dément pas. Déjà identifié comme le Facebook des livres, il en connaît désormais les dérives : ses conseils de lectures deviennent erratiques, au point souvent de recommander des titres dans des genres que les lecteurs n’ont jamais fréquentés.

Audace de libraire ? Peut-être, mais quand un algorithme est aux commandes, les résultats sont peu probants. 

D’où la question : Amazon investit-il encore dans sa plateforme ? Réponse simple : pas vraiment, estime Tom Critchlow, consultant indépendant et fondateur de 7books. Selon lui, les fonctionnalités n’évoluent que lentement, les incitations à y recourir, depuis Amazon, n’existent pas. Si la base de données demeure considérable, le mécontentement des usagers, malmenés par le passé, devient perceptible. 
 

L'appartenance à Amazon, gênante


Contacté par ActuaLitté, Pierre Fremaux, cofondateur de Babelio, pendant francophone de Goodreads, décliné depuis près de trois ans en version espagnole, réfute l’analyse. « Goodreads a des défauts, c’est évident, et avec le temps, la plateforme est devenue une très grosse machine avec l’inertie d’une équipe de cent personnes. Considérer néanmoins que l’interface est dysfonctionnelle, et que rien n’a évolué depuis 2006, c’est méconnaître l’outil. Ils sont très actifs, au contraire, même si cela peut échapper à une analyse en surface. »  

Quant à mesurer Goodreads à l’aune d’un site comme Story Graph, dont les visites sont infiniment moindres « avec une interface imparfaite, très peu de fonctionnalité et aucun angle de différenciation — et surtout, pas de contenu, cela devient hors de propos ».


mohamed_hassan CC 0
 
Ce principe de recommandation automatisée, qui semble tant séduire les médias, « Ce n’est pas aussi central que cela. Dans les faits, nous le constatons tous les jours sur Babelio, les lecteurs font appel à une grande variété de solutions pour valider une recommandation : critiques de lecteurs, notes, présence dans des listes éditorialisées ou agrégation de contenus professionnels sont des compléments nécessaires à la suggestion automatisée. Il est préférable, d’afficher de bonnes critiques de lecteurs, plutôt que d’imaginer un moteur de recommandation automatique fondé sur des émotions que personne n’utilise. »

En revanche, le désamour vis-à-vis de Goodreads n’a rien d’un mythe. « Nous constatons qu’une grande partie des lecteurs sont insatisfaits du site et le quittent pour des offres alternatives, comme en témoigne l’expansion de notre version espagnole : parfois c’est à cause des défauts techniques, mais le plus souvent c’est l’appartenance à Amazon ou la qualité de la communauté qui sont remises en cause. »
 

Innover ou mourir


Alors l’idée de clubs de lecture, installés sur le site Amazon.com devient plus séduisante. Même si les liens d’affiliation que Goodreads propose doivent représenter une manne économique non négligeable – non pas en regard des 280 milliards $ de chiffre d’affaires d’Amazon sur 2019, mais pour le secteur du livre plus modestement.

Corollaire : la firme de Jeff Bezos dispose d’un levier de pression économique supplémentaire sur les éditeurs américains, principalement, qui n’en avaient pas besoin. 

Historiquement, Goodreads est leader, la masse de données qu’il détient grâce à Amazon en fait l’opérateur le plus complet, et Amazon représente le plus grand opérateur de ecommerce en Occident. Autant d’arguments qu’il serait bon de prendre en considération avant d’avancer une théorie. Et de toute évidence, concurrencer Goodreads impliquerait de disposer, a minima, des mêmes outils que cet opérateur. 

Une fois le rachat acté, la question s’est immédiatement posée : en associant le réseau social au site marchand, qui allait encore pouvoir vendre des livres sur internet ?

Enfin, reste un ultime élément : chaque lecteur, ou client, fournissant des données à Amazon à travers des clubs de lecture, des commentaires ou toute autre forme de publication ne fait qu’enrichir les bases du marchand. S’il suffit de changer le cadre dans lequel s’intègrent ces interventions, pour capter plus de données personnelles, pourquoi s’en priver ?

L’initiative de Book Clubs reste dans tous les cas source d'interrogations, mais la taille d’Amazon ne laisse pas de doutes : les initiatives germent, fanent ou croissent, parfois concurrentes.


Dossier - Lecteurs, communauté et réseaux sociaux : promouvoir le livre

crédit photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0


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