Des dizaines d’imprimeurs en France sont des artisans d’art, “il faut les soutenir”

Nicolas Gary - 03.10.2016

Edition - Economie - fabrication design éditorial - formations métiers livre - impression encres finition


Dans le cadre des formations proposées par Fontaine O Livres, Jérémy Alglave, de l’atelier Polysémique, aborde les questions liées à la fabrication du livre et au design éditorial. Cette semaine, il revient sur l’impression, encres et finitions.

 

Imprimeur

Frederic Bisson, CC BY 2.0

 

 

ActuaLitté : Comment la passion de l’impression vous est-elle venue ? 

 

Jérémy Alglave : Cela a toujours été une évidence dans notre pratique, car la finalité d’un projet d’édition est d’être imprimé. Il faut garder en tête que la qualité de l’objet est ce qui reste au final et qui conditionne le rapport au contenu.

Une équipe pluridisciplinaire peut avoir travaillé pendant des mois sur un contenu de qualité, textes et images et l’avoir mis en page avec soins et négliger la dernière étape : l’impression.

S'il n’y a pas une connaissance minimale des procédés d’impression et de sensibilité à sa qualité, l’objet a beaucoup de chances de sortir avec une moindre qualité, c’est dommage, cela ne rendra pas compte du travail et de l’investissement des acteurs du projet. 

 

ActuaLitté : Nous évoquions la semaine passée le papier en tant qu’éléments intrinsèques du livre. Que représente finalement l’impression dans la fabrication d’un livre ?

 

Jérémy Alglave : C’est primordial aussi, car pour faire un beau livre, (sous réserve que vous ayez un contenu de qualité bien mis en page), c’est très simple :

Vous avez besoin au minimum d’un beau papier (bien choisi) et d’une belle impression ! 

 

Plus qu’un support, le papier "constitue le corps même de l’objet imprimé” 

 

 

ActuaLitté : Quelles évolutions majeures a-t-on connues depuis Gutenberg ?

 

Jérémy Alglave : L’impression n’a pas beaucoup progressé pendant 3 siècles. A la fin du 19e avec l’invention de la photogravure il a été possible d’imprimer des images en même temps que le texte, ensuite les machines à composer (linotype) ont grandement facilité et accéléré la production, mais le procédé est resté le même, le pressage de formes encrées sur du papier.

 

C’est l’impression offset (qui n’est autre que de la lithographie inventée a la fin du 19e) et la photocomposition, dans les années 50, qui marquent un vrai tournant technique et enfin l’arrivée de l’ordinateur dans les années 80. Avant, produire un livre était un travail titanesque faisant travailler des centaines de personnes jusque dans les années 50. Aujourd’hui presque tout le monde peut le faire et à moindre coût.

 

ActuaLitté : Quelles sont les principales méthodes d’impression contemporaines ?

 

Jérémy Alglave : On peut inventorier les principales : 

 

Offset feuille pour les faibles et moyens tirages et demandant une haute qualité d’impression, pour les beaux livres ou les travaux de communication. Dont l’offset HR-UV : presse dernière génération avec séchage UV intégré, permet d’imprimer sur les surfaces très lisses et de garder des couleurs vives sur des papiers qui boivent l’encre.

Offset UV permet d’imprimer sur PVC, vinyle ou surfaces métalliques.

Offset rotative pour la presse et les gros tirages, à partir de 40 000 ex

Rotative spécialisé « livre » de petit format : en édition littérature à partir de 2000 exemplaires en noir ou 2 couleurs

Numérique pour les très petites quantités et les petits formats demandant des délais très courts.

Sérigraphie un procédé artisanal devenu aussi industriel, impression tout support : plastiques, cartons, métal, bois... et des encres opaques

Héliogravure Cylindre gravé, grand format jusqu’a 4 m, très grand tirage 250 000 à plusieurs millions d’exemplaires destinés à l’emballage.

Flexographie Cliché typo en photopolymère, grande variété de supports destinés aux emballages, papier peint…

 

Pour les éditions d’art ou jusque 500 ex on peut même imaginer des procédés obsolètes ou atypiques : typo plomb, lithographie, gravure (lino, eau-forte...), tampographie, duplicopieur Riso, photocopie.

Voir même pour les couvertures une impression « sans encre » : découpe, gaufrage, vernis, marquage.

 

ActuaLitté : Comment choisir au mieux celle qui convient ? Y’a-t-il des prérequis indispensables ?

 

Jérémy Alglave : L’enjeu de la formation est que les participants puissent connaître les bases des procédés d’impression pour qu’ils puissent sortir de certains standards choisis par défaut comme l’impression offset quadri en trame 250.

 

Par exemple une couverture imprimée en 2 ou 3 couleurs pantone (un fluo + un noir coloré) sera moins chère qu’une impression quadri et de bien meilleur rendu. Une sérigraphie 1 couleur en blanc opaque sur un carton teinté dans la masse peut-être aussi très belle et tout à fait abordable

 

ActuaLitté : Comment l’impression à la demande a-t-elle bousculé la relation à la fabrication du livre, et le travail d’impression ?

 

Jérémy Alglave : Pour l’instant l’impact est encore limité… Peut-être qu’à l’avenir avec l’augmentation de leur nombre et la baisse du coût à l’unité, ces machines seront la prolongation du développement du livre numérique. Au niveau de la fabrication, ces livres seront standardisés et certainement normés sur une baisse de qualité et de variétés dans leurs formes. 

 

Les « vrais » livres qui resteront seront des éditions luxes, des expériences sensibles, des œuvres en soi ou des cadeaux à s’offrir, mais on n’y est pas encore…

 

ActuaLitté : Constatez-vous des dérives dans les usages chez les éditeurs ? On constate également que le marché chinois ne représente plus l’El Dorado, qu’il a pu être.

 

Jérémy Alglave : Même si les importations venues d’Asie diminuent légèrement, on peut constater ces dernières années un démarchage actif des imprimeurs d’Europe de l’Est, et aussi d’Europe du sud (Italie, Espagne). La qualité de ces ouvrages n’est pas moins bonne, mais le problème, c’est que le savoir-faire en France va disparaître pour de bon, pour une concurrence à base de « dumping social » temporaire.

 

C’est un choix de société, toujours plus de livres moins chers (dont beaucoup partent au pilon) et un secteur industriel qui disparaît ou alors un peu moins de livres, un peu plus cher (ou avec un peu moins de fabrication, mais mieux choisie) et un savoir-faire historique préservé. Chacun a sa responsabilité, de l’éditeur au concepteur, jusqu’au lecteur.

 

À Nancy, L'Enfer, salon de la microédition, a rouvert ses portes 

 

 

ActuaLitté : Et chez les imprimeurs ? L’impression est-elle négligée, pour des raisons de coûts ?

 

Jérémy Alglave : Face à cette pression de plus en plus d’imprimeurs se regroupent, rationnalisent, automatisent, optimisent… souvent il n’est plus possible pour nous de travailler avec eux, car il n’impriment plus qu'en quadri sur du papier couché brillant ou semi-mat. La créativité et la qualité est pour eux un risque et une entrave à la productivité.

 

Alors qu’il y a encore quelques dizaines d’imprimeurs en France qui se considèrent encore comme des artisans d’art, il faut les soutenir. Ils ont un véritable savoir-faire et une ouverture aux projets ambitieux et innovants. D’ailleurs il existe un prix, le « cadrat d’or » qui les récompense tout les ans.

 

ActuaLitté : ​Auriez-vous des ouvrages, ou des reportages à conseiller pour qui souhaite découvrir ce monde ?

 

Jérémy Alglave : Chez Eyrolles il y a Fabrication du document imprimé qui est très bien, il y en a d’autres. Chez Pyramyd aussi notamment Impression et finition.

 

 

Retrouver les formations Fabrication et design éditorial -

Prochaine session le 15 novembre : l'impression - encres et finitions, menée par Fontaine O Livres