Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Des éditeurs aux libraires : le livre au Maroc, une industrie en devenir

Auteur invité - 24.07.2017

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Invité d’honneur du salon Livre Paris en mars 2017, le Maroc est une pépinière d’écrivains de talents. Le prix Goncourt, décerné à Leïla Slimani pour sa Chanson douce, ne fait que le confirmer. Mais la situation de la filière du livre dans le royaume demeure préoccupante.


Salon Livre Paris 2017
Stand du Maroc, Livre Paris 2017 - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

La littérature d’Afrique du Nord, depuis les origines, et bien avant que le Maroc n’existe vraiment, s’est toujours caractérisée par une pluralité linguistique. Le roi berbère de Numidie Juba II écrivait en grec. Autre Berbère, Saint Augustin écrivait en latin. Aujourd’hui, les écrivains marocains s’expriment en arabe classique ou en darija, l’arabe dialectal, en français ou en espagnol — langues de la colonisation — mais aussi en anglais, voire en néerlandais, langues de la diaspora. 

 

Cet aspect polymorphe donne à la littérature marocaine contemporaine un caractère universel et laisse l’impression d’une belle richesse éditoriale. Si les premiers romans sont inspirés par leurs prédécesseurs égyptiens, libanais et syriens, les suivants questionnent l’altérité, sous l’influence du colonisateur. C’est Driss Chraïbi, exilé à Paris, qui donnera l’exemple d’une écriture originale, en français, au moment où son pays accède à l’indépendance. Il influencera durablement ses compatriotes romanciers francophones, Tahar Ben Jelloun, Mohamed Khaïr-Eddine, Abdelkebir Khatibi, réunis autour d’Abdellatif Laâbi, de la revue Souffles et de son pendant arabophone Anfâs

 

Ils n’hésitent pas à dénoncer la littérature francophone bourgeoise et désincarnée, égratignant le Camus de La Peste pour son absence de prise en compte du fait colonial. Une nouvelle génération prend le relais, avec Mohamed Berrada, Mohamed Azzedine Tazi ou Ahmed al-Madini. Mais un tropisme mâle et franco-français pousserait à occulter cette diversité linguistique et pluriethnique, ainsi que l’émergence d’auteurs de sexe féminin comme Rachida Lamrabet, Najat el Hachmi, ou l’anglophone Laila Lalami. 

 

On peut citer Aziz Regragui en darija, le Néerlandais Mohamed Choukri, auteur du Pain nu, le germaniste Nouredine Belhouari, le Londonien Abdelilah Grain, les innombrables poètes, dont ceux qui perpétuent la poésie amazighe, comme Mohamed el-Mestaoui ou Ahmed Assid. Car la poésie populaire berbère est toujours bien vivante, avec le malhoun des villes et le Hassani du désert.
 

 

• 34 millions d’habitants en 2014

• Taux d’analphabétisme de 32 % en 2014, dont 42 % de femmes

• CA de l’édition et de la librairie en 2011, 3,52 milliards de dirhams (316 millions €)

• Une soixantaine de maisons d’édition pour une vingtaine qui publient au moins 15 ouvrages

• 250 libraires dont 200 dans le nord du pays

• 3 000 titres publiés/an, dont 14,5 % en français

• Tirage moyen entre 1 000 et 3 000 exemplaires



Au cœur de cette diversité apparaît la ville de Tétouan, qui fut au centre de l’interaction littéraire entre l’Espagne et le Maroc, mais aussi la ville des écrivains juifs marocains, dont Edmond Amram El Maleh, communiste et indépendantiste, dont l’autobiographie, intitulée Parcours immobile, fut publiée par les éditions Maspero. 

 

Il y a en tout cas, dans la production littéraire marocaine une continuité qualitative indéniable, de décennie en décennie. 
 

En ce qui concerne la filière du livre, la situation est moins reluisante. En panne de lecteurs, 64,3 % de la population n’ayant acheté aucun livre en 2016, les auteurs qui sortent du lot cherchent à se faire éditer à l’étranger. Et dans ce cas, leurs livres reviennent au pays, trop chers pour le sujet ordinaire de Sa Majesté. Les éditions Le Fennec, qui proposent une édition de poche à 20 ou 30 dirhams (2 à 3 euros) ne parviennent pas pour autant à développer leur lectorat, avec des tirages qui dépassent rarement les 5 000 exemplaires. 
 

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La faute à l’analphabétisme chronique et à la faiblesse du pouvoir d’achat de la plupart des Marocains, mais aussi à un désintérêt croissant pour la chose écrite, dans la société, dans les médias et à l’école, l’essor des nouvelles technologies n’arrangeant pas la situation. Les éditeurs sont à la peine, dépassés par l’édition à compte d’auteur. Bien des auteurs et des éditeurs distribuent eux-mêmes leurs livres auprès des libraires, de la main à la main. 

 

Selon l’organisme Alliance internationale des éditeurs indépendants, la diversité de la chaîne du livre est menacée par la Librairie nationale, filiale du groupe Hachette, qui alimenterait en direct un millier d’établissements scolaires, avec un catalogue de 120 éditeurs français, proposant des remises qui fragilisent les librairies indépendantes. Sachant que le secteur du livre scolaire est le seul à être en bonne santé. D’où l’appel de professionnels marocains pour l’instauration d’un prix unique du livre. 
 

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Depuis 2011, on note un surcroît de volonté politique du côté du ministère de la Culture, pour développer le livre et la lecture, avec des aides à l’édition, à la modernisation des librairies et des bibliothèques, à l’organisation de manifestations littéraires, ou aux auteurs « les plus méritants ». Insuffisant cependant, d’après les acteurs d’un secteur en stagnation, avec 0,2 % de progression entre 2003 et 2015. 

 

L’Association marocaine des professionnels du livre, par la voix de son président, Abdelkader Retnani — qui est pour beaucoup dans l’invitation du Maroc au salon Livre Paris — plaide pour un programme national de soutien à la lecture, notamment en milieu scolaire. À noter, la création de bibliothèques ambulantes qui tentent de remédier un peu aux carences de la lecture publique en milieu rural. 
 

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Les trois quarts des bibliothèques publiques ne sont pas abonnées à un seul journal, et proposent moins d’un livre par habitant (quand la Fédération internationale des associations et institutions de bibliothèques recommande au moins trois livres et dix périodiques). 

 

Gérard Alle
 

en partenariat avec Livre et lecture en Bretagne