Des éditeurs orientent les manuscrits refusés vers l'autopublication

Nicolas Gary - 08.02.2018

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ENQUÊTE – Partir à la recherche d’un éditeur représente une gageure, qui se heurte majoritairement à une lettre de refus. Une lettre type. L’auteur désœuvré y apprend ainsi que son manuscrit ne correspond pas à la ligne éditoriale de la maison. Avant, les échanges s’arrêtaient là. Désormais, on renvoie les auteurs vers des plateformes d’autopublication... ou presque.

 


 

 

L’affaire a débuté voilà au moins deux ans : dans des lettres de refus types reçues, les auteurs sont poliment éconduits – le classique. Mais on leur fait savoir que des « solutions alternatives de publication » existent. Et mieux encore : si l’aspirant auteur y souscrit, il lui sera possible de commercialiser son livre en version numérique. 

 

Le service des manuscrits envoyant ce courrier propose même un code de promotion, pour inciter l’auteur à tenter l'aventure. Une forme de recommandation, aux multiples implications. « On pensait avoir atteint le fond, mais finalement on découvre qu’il est possible de creuser plus encore », se désole une auteure ayant reçu ce courrier. 

 

Publier, à tout prix ?
 

La plateforme évoquée par le courrier n’est autre que Librinova, dont les services commerciaux commencent à partir de 120 € pour mise en vente d’un livre numérique et le suivi des ventes pour 6 mois. L’ebook sera alors vendu dans 200 sites de libraires. Et suivant les formules forfaitaires, on peut monter jusqu’à 950 € ; s’ajouteront alors la vente d’une version papier, référencée dans 5000 librairies, l’envoi d’un communiqué de presse, etc. [NdlR : deux packs à 50 et 75 €, suivant le nombre de mots du livre soumis existent également, voir ici]

 

Pour information, le service de relecture approfondi est facturé 2033 € pour un manuscrit que nous avons soumis – qui n’était autre que La recherche du temps perdu... Voilà près de deux ans, suivant les éléments que l’on trouve sur la toile, les lettres de refus proposaient un code promotionnel offrant six mois de suivi de ventes – 90 € d’économisé. Cela pouvait également être une remise de 150 €. 

 

Or, le code promotionnel permet également à la maison de disposer d’un suivi des ventes – et donc de garder un œil sur l’ouvrage refusé. Il se présenterait comme une caution, garantissant un début d'intérêt : le livre a un potentiel, mais pas assez pour que l’éditeur s’y risque. S’il vient à dépasser un certain nombre de ventes, alors l’avis peut basculer.

 

Justement, quand un ouvrage vendu via Librinova s’écoule à plus de 1000 exemplaires, la société change de casquette et devient alors agent littéraire, avec 20 % de commission. Le livre sera ainsi soumis à des maisons. 

 

« Ce qui est incroyable, c’est qu’ils cherchent en plus à capitaliser sur le dos des manuscrits qu’ils refusent... plus aucun garde-fou quand il s’agit du moindre petit profit... », déplore un illustrateur. Et sur les forums le discours reste identique.
 

Une intervention tournée vers les auteurs


Charlotte Allibert, cofondatrice de Librinova, explique à ActuaLitté que la procédure fut mise en place voilà près de 18 mois, « avec plusieurs maisons qui sont toutes nos partenaires – nous sommes en relation de par notre programme d’agent ». En tout, donc, quatre à cinq éditeurs, ont déployé cette solution, « mais cela ne tourne pas autour d’un accord financier », garantit-elle. En réalité, il y a bien un accord commercial, mais pas à proprement parler sur l'envoi de ces courriers de refus. 
 

L’objectif est surtout incitatif : « Quand une maison refuse le manuscrit d’un auteur, elle peut suggérer intelligemment des solutions d’autopublication. C’est tant une alternative pour les maisons que pour celles et ceux qui leur ont proposé un manuscrit. »

 

À ce jour, 15 % des 600 auteurs que compte Librinova ont été recrutés par l’intermédiaire de cet outil. Un ratio finalement assez faible, si l'on envisage les milliers de manuscrits qu'ont pu recevoir (et refuser) quatre à cinq maisons sur cette période. « Et bien entendu, nous travaillons avec les maisons, si le livre dépasse les 1000 ventes numériques, et entre alors dans notre programme d’agent. On leur enverra le livre, mais elles n’ont pas un privilège d’accès. »


Un éditeur avisé nous fait observer : « Les coûts d’envoi de plusieurs manuscrits à des éditeurs finissent par devenir très importants : si l’on envoie cinq ou dix exemplaires, cela se chiffre en dizaines d’euros. Le coût d’accès à un programme d’autopublication finalement, n’est pas si élevé, puisque c’est l’assurance de voir son manuscrit accepté. Évidemment, cela finit par ressembler plus à du compte d’auteur qu’à une prestation d’autopublication. Mais après tout, les gens savent ce qu’ils font. Et s’ils ne souhaitent pas payer, alors ils trouveront d’autres prestataires. »


ATSA, Fin Novembre 2013-Dormir Dehors-Intervention de Garbage Beauty
art_inthecity, CC BY 2.0

 

Une alternative, plutôt qu'un refus classique


Depuis 2015 – et non 18 mois comme le disait Librinova –, chez Fleuve Editions a recours à cet outil. Le périmètre du partenariat est « très défini », assure Marie-Christine Conchon, PDG d’Univers Poche. « Fleuve avait la volonté de redynamiser le service des manuscrits : nous avions besoin d’outils plus efficaces, dans la gestion des ouvrages reçus autant que dans la nature des réponses apportées. » 

 

Pour ce faire, Librinova a fini par développer un système de gestion en ligne, simplifiant la vie de l’éditeur. Un formulaire de dépôt de manuscrits est disponible en ligne, entièrement créé par le prestataire. Les livres arrivent sous forme de fichier à l’éditeur, qui effectuera par la suite sa sélection. C’est une fois traité – accepté ou refusé – que l’outil va rendre la main à Librinova. 

 

« Un courrier de refus sera donc accompagné par la proposition, à l’auteur, de se tourner vers les services de la société, pour bénéficier de cette formule d’autopublication », indique Marie-Christine Conchon. « Il nous a semblé intéressant de proposer cette alternative aux auteurs, plutôt qu’un refus classique. »

 

Le coût d’utilisation du back-office et de la prestation ne sera pas dévoilé. En revanche, l’éditeur par lequel est arrivé le manuscrit recevra bien une alerte si les ventes du livre venaient à dépasser les 1000 exemplaires en numérique, « selon le circuit d’où il provient ». Autrement dit, le fameux suivi que le code promotionnel offre aux différents éditeurs partenaires de ce service.

 

Quant à cette barrière forfaitaire, imposée par Librinova, la PDG d’Univers poche précise que c'est une option proposée aux auteurs, et qu'« il est surtout important de souligner que nous collaborons avec un acteur de confiance, qui traite correctement les auteurs. Leur solution est complète, et apporte une réponse innovante et convaincante. Nous avons là un outil plutôt vertueux ».

 

Fleuve a d’ailleurs publié son premier auteur, issu de ce circuit : Denis Faïck, avec La belle histoire d’une jeune femme qui avait le canon d’un fusil dans la bouche. Si l'on apprécie la transparence dont fait preuve l'éditeur, tout porte à s'interroger sur les réponses qu'a fournies Librinova, demeurées bien plus évasives.
 

Une évolution notable dans l'industrie du livre

 

Pierre Dutilleul, directeur général du Syndicat national de l’édition l’avait expliqué à ActuaLitté : « L’autopublication représente une véritable réalité qu’il n’est pas possible d’ignorer pour les éditeurs, compte tenu de la masse qu’elle représente. C’est également un chiffre d’affaires qui deviendra significatif à l’avenir. Mais, bien évidemment, nous parlons d’un métier qui est totalement différent de celui de l’éditeur. »

 

Ce segment, longtemps ignoré – ou passé sous silence – se trouve désormais très surveillé. De plus en plus, le marketing des maisons joue sur l’histoire d’un livre, en expliquant qu’il vient d’une auteure qui l’a publié par elle-même.

 

 

 

“Demander de l'argent aux auteurs est irrespectueux”
 

Pour Henri Mojon, fondateur des Éditions du net, plateforme offrant des services d’autopublication et d’impression à la demande pour des acteurs comme l’Insee ou l’Observatoire français des conjonctures économiques, la démarche est bancale. « Il est très bien qu’on indique aux auteurs qu’il existe des méthodes de publication autres que celle passant par des maisons d’édition. »

 

Pour autant, « si cela se faisait dans l’intérêt de l’auteur, on conseillerait des plateformes gratuites. En l’état, si l’on doit s’acquitter d’un ticket d’entrée, on entre dans le domaine du compte d’auteur – quel que soit le montant initial ». 

 

Mais Henri Mojon reste perplexe : « Dans le contexte des offres qui existent pour entrer dans l’autopublication, demander de l’argent aux auteurs, c’est irrespectueux. L’autopublication, c’est gratuit pour l’auteur : dès lors qu’il lui est demandé de payer quelque chose, c’est du compte d’auteur. Et cette discrimination par l’argent n’est pas normale, alors que l’autopublication incarne justement une démocratisation de la publication. »

 

En somme, il s’agirait là d’une question tant morale que commerciale : « Un modèle qui repose sur un financement apporté par l’auteur est un aveu douloureux à comprendre pour les écrivains. D’un côté, le prestataire reconnaît que le modèle économique reposant sur la vente de livre est, sinon insuffisant, du moins pas pleinement crédible. De l’autre, les auteurs doivent s'interroger avant de s'engager : quelle confiance une plateforme accorde à la vente de livres, avec cette orientation ? » 

 

À orienter les auteurs vers l'indépendance, ne les pousse-t-on pas vers l'hégémonique Amazon et son programme Kindle Direct Publishing, solution numérique gratuite ?




Commentaires
Le pourcentage prit sur les livres chez Editions du Net est supérieur à celui pris par Librinova. À partir de plusieurs dizaines de livres, vous êtes donc gagnants pour ce qui est des livres numériques...
J'ai beau chercher sur le site de Librinova, je ne trouve pas cette information. Sur le site des éditions du net c'est indiqué en page d'accueil avec un petit simulateur très clair. Qui a peur de la transparence?
Donc en résumé :

- pour Henri Mojon "demander de l’argent aux auteurs, c’est irrespectueux", mais il commercialise entre autes un pack de promotion

- les uns et les autres défendent leurs intérêts avec des commentaires publiés sous pseudonymes

Au moins on rigole bien !
Vous coupez ma phrase en deux pour me faire dire autre chose !!!

La phrase entière veut dire que puisqu'il existe plusieurs sites qui proposent une édition gratuite, demander de l'argent pour cela aux auteurs est irrespectueux.

Par contre aucun media ne propose une communication gratuite aux auteurs, aussi que les offres de promotion d'Actualitté soient payantes est tout à fait justifié.

Vous remarquerez que je suis le seul à assumer et à ne pas utiliser de pseudo.

Cordialement
Bonjour. Je me suis autopubliée en février dernier au seul format numérique via Amazon KDP et je viens de franchir le cap de la version papier. C'est un réel bonheur de travailler avec cette plate forme entièrement gratuite, facile d'accès et très carrée pour tout: les rapports, les factures, les délais, la qualité... Tout est très bien. Comment en suis-je arrivée là? Des dizaines d'envois aux éditeurs (près de 130... heureusement qu'il y a les mails), quelques réponses types, trois propositions de codes Librinova, deux propositions contractuelles analysées par un service juridique et qualifiées d'arnaques (un contrat qui me liait jusqu'à 50 ans après ma mort et une offre pour que le n°2 et le n°3 soient aux mêmes conditions "Quart de cacahuète"), et surtout des commentaires effarants d'éditeurs rencontrés à des entrevues speed dating. Bref, une seule envie - un seul besoin, en réalité - en ressort: rester maître de mon destin et du fruit de centaines d'heures de travail. Résultat: plus de 150 ventes numériques depuis février et je m'achemine doucement vers les 150 ventes papier en 2 semaines. Et les événements de fin d'année (marchés de Noël et autres) approchent à grands pas. Celui qui voudra me faire changer de crèmerie devra m'offrir un truc formidable pour concurrencer cela.
Si vous regardez ce que fait la plateforme d'édition collaborative "Wespr" : www.wespr.co vous verrez que ces modèles sont en train d'être complètement dépassés. Une plateforme d'édition collaborative gratuite où chacun peut se rencontrer sans le besoin d'aucun intermédiaire comme Librinova. Ca c'est l'avenir, en revanche Librinova... 120 euros faut pas déconner. La blockchain et l'édition collaborative réglera cette question !
Plutôt que payer hors de prix ces plateformes autant contacter un graphiste/illustrateur qui fait la mise en page comme vous le désirez et une couverture personnalisée. Il ou elle ne vous fera pas miroiter quoi que ce soit.
Bonjour, j'arrive sur cet article en essayant une fois pour toute de comprendre sans mettre toute éthique de côté les avantages et inconvénients de chaque plateforme. Monsieur Mojon, d'après vos dires, comment expliquez-vous les frais de modifications des EDN de 80€ dès lors que tout le travail a été fait en amont ? et celles de la création d'un epub à 85€ ? C'est une somme, pour les auteurs pauvres...
Ces frais n'existaient pas à l'ouverture du site et nous avons dû les créer pour deux raisons très différentes.

Concernant les frais de mise à jour, nous avons été un peu obligé de les créer car nous avions trop de demandes et surtout beaucoup trop féquentes. A peine avions-nous publié un livre que son auteur demandait une mise à jour, puis une autre une semaine après. Quand vous êtes dans un système fermé comme Amazon, ce n'est pas un problème mais quand vous faites une vraie édition papier mise en page et diffuser auprès de tous les acteurs, vous devez à chaque fois mettre à jour le livre dans toutes les bases et vous devez aussi envoyer deux nouveaux exemplaires à la BNF. Aussi nous avons dû prendre la décision de faire payer la mise à jour 80 €. Mais cela a aussi un aspect positif car les auteurs prêtent beaucoup plus attention en amont et l'édition est de meilleure qualité.

Concernant l'option de diffusion numérique, la raison est beaucoup plus pragmatique. Les ventes de livres numériques se sont révélées très faible, moins de 5%. Or concevoir la version epub est coûteux d'autant plus qu'il existe presque une version par plateforme. Nous n'avions donc pas d'équilibre économique et avons créé cette option payante. Les choses évoluent et cette option disparaîtra prochainement. Cordialement
Oui, j'ai été choquée de recevoir une lettre où les noms des "lectrices" en question sont bien visibles et nous proposent de nous diriger vers les éditions leroilire.com. Là le service d'autoédition est facturé selon les services de 1200 à 2400 !!



"Nous sommes lectrices au sein du comité éditorial de plusieurs maisons d’édition, dont certaines auxquelles vous avez soumis votre manuscrit.

En raison essentiellement de la politique actuelle de réduction des publications, votre texte n’a pas été sélectionné. Il a cependant retenu notre attention.

C’est pourquoi, en accord avec les éditeurs, nous pouvons vous proposer une autre alternative en publiant votre ouvrage en auto-édition."
Bonjour à tous

Je fais partie des personnes ayant un manuscrit à faire éditer.

J'ai eu des réponses d'éditeurs à compte participatif, relancée 3 fois.

Mais jamais même dans les réponses négatives d'incitations à l'auto publication.

Puis Editions vie me contacte sauf que je ne leur ai pas envoyé mon manuscrit, après recherches, leur ligne concerne plutôt des livres conseils ou coaching...

J'ai écrit une fiction romanesque sur fond de développement spirituel.

Puis il y a les éditeurs qui ne vous répondent même pas...bien sûr, si j'étais la fille de....

Alors, oui, je vais passer par l'auto édition car je sais que mon livre plaît et est original, c'est un bon guide, à sa manière.



Nous sommes auteurs et on nous demande de faire un autre métier pour continuer à exercer le nôtre, le monde à l'envers en somme !

Merci de m'avoir lue



Livresquement,

Brigitte
J'ai justement reçu ce type de message chez Plon, je ne sais s'il répondent pareil pour n'importe quel refus, je ne sais qu'en penser, quoique je continue d'envoyer chez d'autres éditeurs.



Nous avons lu avec beaucoup d’intérêt le manuscrit"....", que vous avez eu l’amabilité de nous confier. Malheureusement, votre texte, en dépit de sa qualité, ne correspond pas à la ligne éditoriale actuelle de notre maison ; nous sommes donc au regret de ne pouvoir en envisager la publication pour l’heure.



Nous espérons néanmoins qu’il saura intéresser un autre éditeur. Nous tenons également à vous signaler qu’il existe des solutions alternatives de publication. Si vous choisissez de publier votre livre en autoédition via Librinova, vous pourrez le commercialiser en version numérique dans plus de 200 librairies en ligne, en vous recommandant de nous grâce au code PLON17 (qui vous permet de bénéficier du service de suivi quotidien des ventes).



Vous souhaitant tout le succès possible dans vos projets de publication,



Très cordialement,



Le Service des manuscrits



L'équipe éditoriale Plon
Bonjour. J'arrive sur cet article, et honnêtement, sans rien connaître de ces fameuses auto-éditions et simili, je trouve les réponses de Monsieur Mojon très précise, honnêtes et courtoises (parce que tout de même, il "ramasse" au passage, de la part de certains moins courtois !..). Alors encore une fois, je ne sais pas ce qu'il en est, mais ce genre de communication est louable, et je l'en remercie.
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