Des funérailles quasi nationales pour Chinua Achebe, contre sa volonté

- 24.05.2013

Edition - International - décès - nigeria - funérailles


La mort de l'écrivain Chinua Achebe devait faire l'objet de funérailles nationales devant l'importance de son apport à la littérature africaine et mondiale. C'était toutefois méconnaître le profond désintérêt de l'homme de Lettres envers les honneurs, et notamment les prix littéraires. Le dilemme est crucial : respecter ou ne pas respecter les dernières volontés de l'écrivain ? Quand ce dernier n'est plus de ce monde, il est toujours possible de s'arranger...

 

 

 Achebe lors d'une conférence au centre d'alphabétisation de Buffalo (Etat de New York) en 2008

 

 

Celui qui s'était révélé au monde en 1958 avec Le Monde s'effondre, avait par deux fois refusé les lauriers tressés par les officiels de son pays, jugeant la situation politique indigne de ce genre de célébrations. L'occasion de manier une plume acerbe envers l'élite qui abandonne le pays comme « un fief sans loi et à l'état de banqueroute ».  

 

Aussi, les pouvoirs publics avaient dû modérer leurs enthousiasmes à conduire des funérailles nationales. La réunion de cinq gouverneurs de langue et culture Igbo – celle de l'auteur – avait débouché sur un compromis : accorder au défunt et sa famille les rites traditionnels de son ethnie dans sa ville natale d'Ogidi.

 

Mais sur place, la modération sur les fastes n'aura pas duré. Tapis rouge à l'entrée de l'Église anglicane St Phillips, arrivée de dignitaires en hélicoptères sous bonne escorte, conseil aux anonymes d'acheter un documentaire sur le grand auteur... La cérémonie a pris des allures de Grand Messe loin des désirs du romancier.  En dépit d'une pompe officiellement nationale, les funérailles auront tout de même duré trois heures à Ogibi.

 

Elite oligarque d'hier... et d'aujourd'hui

 

Toutefois, le président du Nigeria, Goodluck Jonathan a livré une oraison  et rappelé - paradoxalement - la défiance et la critique de l'écrivain envers la classe dirigeante. « À ceux d'entre vous qui ont lu Le problème du Nigeria, Achebe nous raconte qu'il n'y a aucun problème avec le Nigeria. Le problème est la direction politique », assume-t-il, le livre à la main. « Tout le monde doit travailler au changement du pays », lance-t-il, avant de recevoir des applaudissements mesurés devant le visage impassible des proches du défunt. La venue du président, aux côtés de son homologue ghanéen, évoque de nouvelles échéances électorales en 2015.

 

Des instants de vérité pourtant, comme les groupes de jeunes qui défilent avec des drapeaux commémoratifs sous la canicule. Ou les impressions des anonymes « Je n'ai jamais vu autant de gens, même des Blancs, danser sur notre musique [Igbo] ». « Le monde est [présent] dans notre village aujourd'hui grâce à Chinua Achebe ».

 

Une admiration populaire qui se retrouve dans son grand succès Things Fall Apart, pamphlet anticolonial qui narre la rencontre des Igbos avec les Européens. Cinquante ans après sa parution, le livre reste le plus grand succès du continent avec 8 millions d'exemplaires vendus et une exploitation dans 50 pays.  À l'image de sa mort. Son décès avait engendré un phénomène populaire militant en faveur de l'obtention d'un Nobel posthume.

 

Écrivain et compatriote d'Achebe, le nobélisé Wole Soyinka avait fait part de son agacement devant une manifestation « irrévérencieuse », entre d'autres termes plus crus. L'auteur est décédé le 21 mars aux États-Unis à l'âge de 81 ans.