Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Des livres en prisons, "projet humain et sociétal, visant la réinsertion"

Nicolas Gary - 11.06.2014

Edition - Société - livers prison - lecture prisonniers - réduction peine


L'amendement 474 par les députés Gaymard et Poisson, aura fait long feu : Mme Taubira et le rapporteur de la Réforme pénale ont fait rejeter le projet de réduction de peine par la lecture. L'idée était pourtant simple, et au Brésil, elle a déjà été mise en place, avec un certain succès. L'Italie même réfléchit à cette question. Comment réduire le nombre de jours de détention, en incitant les prisonniers à lire des livres, et présenter des comptes-rendus ? Le député Jean-Frédéric Poisson revient avec nous sur ce ratage républicain.

 

 

 

 

Bien entendu, c'est la consternation qui l'emporte, pour les deux députés qui ont présenté l'amendement. « C'était maintenant, ou jamais », nous explique Jean-Frédéric Poisson. « Je ne comprends pas pourquoi ils ont refusé l'amendement, qui entre parfaitement dans l'esprit de la loi - et qui est attendu par le milieu carcéral, autant que soutenu par les associations impliquées dans la réinsertion des détenus. » 

 

UMP, ces "affreux sécuritaires", soudain piqués de culture

 

La réforme fait l'objet d'une procédure accélérée, et passera par la suite en lecture au Sénat, puis en Commission mixte paritaire, « deux nouvelles occasions de le présenter », insiste le parlementaire. « Je siège d'ailleurs en CMP et ferai en sorte que l'amendement, s'il n'est pas accepté au Sénat, qu'il rejaillisse à ce moment-là. » Or, par-delà les considérations logistiques, c'est la consternation qui reste : « Le rapporteur semblait gêné de ce rejet. Je sais bien qu'il existe, dans toute majorité socialiste, une sorte de tropisme égalitaire, mais enfin rejeter l'amendement parce que tout le monde n'a pas accès à la lecture… Refuse-t-on le cinéma parce que des détenus peuvent être aveugles ? »

 

Certes non, mais le cinéma n'est pas encore un moyen de réduire sa peine de prison. « Bien entendu. Notre projet était avant tout de mettre en place une première pierre. M. Gaymard et moi avons la passion des livres, et nous sommes convaincus de ses multiples vertus, sociales, intellectuelles y compris pédagogiques. 

 

On nous a reproché une trop grande précision : pourquoi s'arc-bouter sur des chiffres ? La navette parlementaire est justement l'outil législatif nécessaire pour améliorer un texte. Si l'on veut mettre en place ce type de dispositif, on trouve les moyens - et on peut les affiner. Il existe cinquante nuances de gris pour y parvenir. C'est refus en bloc, avec des arguments incompréhensibles, que l'on a entendu… »

 

Pour expliquer cette attitude, certains, dans l'Assemblée nationale, considèrent que le gouvernement a été piqué au vif, de s'être fait couper l'herbe sous les pieds. « Il est vrai que nous, UMP, sommes d'affreux sécuritaires, qui nous piquons soudainement de culture : ce n'est pas le pitch usuel. » Or, que l'on soit, ou non, d'accord avec les projets portés par le député Gaymard, ce dernier n'a jamais cessé de démontrer son intérêt pour le monde du livre. 

 

Reste que contact a été pris avec les confrères sénateurs, pour que l'amendement soit représenté, « sans aucune susceptibilité d'auteur de notre part : l'important reste que l'on discute de ce projet humain et sociétal, destiné à approcher, d'une autre manière, la réinsertion ». 

 

 

 

Doter les bibliothèques des prisons en livres ? Si simple...

 

Peut-être le gouvernement a-t-il souhaité s'épargner la peine rencontrée par le secrétaire d'État britannique à la Justice, Chris Grayling. Début mars, il avait annoncé que les envois de livres aux prisonniers seraient interdits, pour limiter les trafics de stupéfiants. Une véritable discrimination, avaient protesté les acteurs du livre, qui ont monté une mobilisation forte contre ce projet. 

 

« Les livres représentent une bouée de sauvetage derrière les barreaux, une manière de nourrir l'esprit et de remplir les nombreuses heures que les détenus passent enfermés dans leur cellule. Dans cet environnement où ils n'ont pas accès à internet et à des services de bibliothèques illimités, les livres deviennent d'autant plus importants », écrivaient les signataires d'une lettre ouverte au Secrétaire d'État.

 

Une opposition balayée par le député : « On peut doter les bibliothèques des prisons sans avoir à passer par des envois. En tant que vice-président de la Commission des lois à l'Assemblée, je peux vous assurer que des moyens existent pour ce faire, et surtout, un droit d'inventaire permet de limiter les risques de voir des armes ou des stupéfiants parvenir aux détenus. Sauf à tomber sur des James Bond dans les prisons, bien entendu… »

 

Et de constater que la bibliothèque de Rambouillet reçoit aujourd'hui quantité d'ouvrages, et, faute de temps, les personnels ne peuvent pas les enregistrer, « ni même se charger de leur réception ». Là encore, « des associations existent, qui savent travailler avec les établissements publics de prêt et ceux du monde carcéral, pour apporter leur compétence et gérer l'arrivée de livres ». L'argument financier de la dotation des bib en prison « ne serait même pas sérieux, mais enfin, après ce que l'on a entendu », conclut-il. 

 

Il ne reste qu'à souhaiter que les sénateurs aient plus d'influence que les députés de l'Assemblée. « J'ai vu que l'on se préoccupait de savoir si des listes de livres à lire seraient définies, et que des inquiétudes, vives, étaient exprimées. Les équipes pénitentiaires doivent être laissées libres de leurs choix sur ce point, sinon, des circulaires de 40 pages surgiront pour tout détailler. »