Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Des opportunités créatives pour les librairies indépendantes

Julien Helmlinger - 25.03.2014

Edition - Librairies - Librairies créatives - Innovation - Marché du livre


Face à l'émergence de la concurrence numérique et autres difficultés conjoncturelles, certaines librairies indépendantes savent se montrer inventives pour continuer d'investir l'action culturelle. Tandis que la région Île-de-France est convaincue du rôle essentiel de ces professionnels, à l'occasion du Salon du livre de Paris, elle donnait la parole à un panel composé de ces libraires franciliens qui ne se sont pas figés au pied du mur : Pascal Thuot, de la librairie Mille Pages, Xavier Moni, libraire chez Comme un roman, Aurélie Garreau, de la librairie Le monte en l'air, Hélène Porquié, libraire chez Liragif, ainsi que Julie Bacques, de la librairie L'Amandier.



Pascal Thuot, librairie Mille pages

 


Les libraires qui se sont exprimés, ce lundi, ne se sont pas étalés sur la menace que constitue pour eux les avantages structurels des géants de la vente en ligne, pour se concentrer sur les contre-stratégies qui se seront révélées payantes au sein de leurs boutiques indépendantes. Des librairies « certes indépendantes, mais non isolées », qui ayant compris que l'on était plus efficace à plusieurs, savent désormais fonctionner en réseaux que ce soit dans l'optique de se positionner sur le livre numérique, ou pour optimiser la réactivité de leurs services de livraison.

Si un attachement croissant du public à l'égard des libraires indépendants se ferait ressentir, dans le même temps, ses exigences envers elles se font plus pressantes. Leur créneau, selon Pascal Thuot, « se réapproprier l'ensemble de la démarche commerciale, par opposition aux pure-players », ce qui nécessiterait « d'innover dans la relation client ». Le libraire basé à Vincennes estime que dans son métier « la demande est la première chose qui fait sens », et celle-ci nécessiterait que la librairie se recentre sur cette base.

Car, sur le marché, les demandes de la communauté des lecteurs sont désormais multiples : lorsqu'elle se rend en librairie, elle souhaite non seulement y découvrir une offre de titres, suggérés par la boutique, mais peut également attendre que sa propre demande soit immédiatement disponible dans les stocks. Une part de la communauté voudrait y retrouver des ebooks, quand d'autres sont en quête d'un médiateur capable de mettre en relation les auteurs et le grand public.

Plusieurs terrains d'expérimentations

Pour concurrencer Amazon et autres grands acteurs commerciaux, en matière de livraison, la mutualisation de certains outils des indépendants, rassemblés sous forme d'associations, pourrait donner de nouvelles perspectives. Une gestion partagée des stocks, permettant notamment de rassembler un fonds plus riche en références, serait également une clé pour de meilleures performances au niveau du service de livraison, un procédé qui aurait déjà fait mieux que la firme de Bezos sur des demandes ponctuelles.

 

Une piste qui dépendrait toutefois de questions de territoire, car certaines boutiques se trouvent plus isolées que d'autres. Par ailleurs, le réseau peut aider, ainsi que les fichiers informatiques mutualisés histoire de pouvoir renvoyer le client vers la disponibilité la plus proche

Si la plupart des boutiques possèdent un rayon généraliste, elles se rendent compte de l'importance de proposer également une offre de niche, plus spécialisée. Mais constituer des stocks riches nécessite de l'argent, « qui reste malgré tout le nerf de la guerre ». C'est pourquoi il est important d'être à l'écoute du lecteur et de ses attentes, reconquérir une force de prescription. Certains libraires regrettent un manque de communication avec la communauté, une mauvaise image auprès des jeunes, et notamment le fait que des professeurs dressent leurs listes de livres à leurs élèves, en leur indiquant l'adresse d'Amazon.

Les librairies sont également des lieux de vie qui doivent attirer le public, aussi se créer une identité propre, offrir des services complémentaires et autres animations (des prix littéraires, des festivals, des kiosques numériques) serait bénéfique pour éviter la fuite des clients. Cela peut commencer par un bel emplacement, avec une terrasse pour ceux qui en ont la chance, ou alors la mise en scène des ouvrages, à travers la créativité des vitrines et autres aménagements ergonomiques.

 

Mais cela peut se traduire également par la possibilité de venir boire son café, d'accéder à un espace galerie, d'assister à des vernissages ou des rencontres littéraires qui sortiraient de l'ordinaire... Pascal Thuot, qui a parfois vu passer des projets farfelus au CNL, précise toutefois que « la condition pour devenir libraire, c'est d'avoir un projet crédible, pas un fantasme. Il faut requalifier les rêves, et les mettre en phase avec la réalité ». Une remise en question qui devrait être constante.

Comprendre ce qu'est le métier de libraire

Pour éviter tout fantasme, les intervenants ont alors resitué ce qu'était fondamentalement, et d'expérience, le métier de libraire. Parce que « l'on est libraire toute la journée, toute la nuit, et puis aussi, parfois en rêve ». Sa fierté de passeur culturel mise à part, le libraire serait un vendeur, dans le fond. Plus qu'un simple passionné de lectures, il doit donc aimer le contact avec les gens, éviter de balayer les demandes qu'il juge inintéressantes, pour entrer en empathie immédiate avec le client, occasionner des discussions. Le libraire, en ce sens, tient également de l'acteur.

 

Mais bien entendu la culture générale et la passion de la lecture sont importantes dans le métier. Les champs de la connaissance sont vastes, le libraire a donc son rôle à jouer en ouvrant à l'autre les portes de ce qu'il aura aimé, faire ressentir au client le plaisir qu'il ressent. Savoir isoler les jeunes récalcitrants pour leur donner le goût de la lecture lorsqu'ils sont traînés de force par leurs parents... En fait, le métier de libraire serait pluridisciplinaire, et les tâches qu'il implique multiples. 

 

Un métier en mouvement, qui doit savoir évoluer sans jamais perdre sa base de vue. Et puis comme l'approuvent certains, quand on veut être libraire, « il faut être prêt à divorcer, parce que cela arrive souvent dans la profession ».