Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Des photos originales de Rimbaud découvertes chez Paul Claudel

Nicolas Gary - 05.05.2014

Edition - Société - Arthur Rimbaud - Les libraires associés - photographies


Impossible de s'intéresser à Rimbaud sans connaître Chez les libraires Associés. Depuis quelques années, ces libraires d'anciens font parler d'eux pour les découvertes qu'ils présentent - la dernière grande en date étant celle prise à l'Hôtel de l'Univers, à Aden en 1880. Un Rimbaud vieilli, en pleine Afrique... La nouvelle trouvaille est cette fois absolument incontestable, photos toujours à l'appui. 

 

 

 

 

Un « moment d'émotion, comme on aime bien en avoir dans notre vie de libraires », nous explique-t-on. « Ce portrait, qui a été réalisé par Carjat en 1871, est connu, mais jusqu'ici seuls deux tirages d'époque étaient répertoriés, dont l'un en très mauvais état », précisent les libraires. Ce dernier n'est en effet pas inédit, mais proviendrait, selon toute vraisemblance, de la famille de Rimbaud. On pourra le confronter à d'autres présentés à cette adresse. « Le premier reproduit dans cet article est un retirage tardif. Les deux autres sont les tirages d'époque. »

 

C'est dans la revue Histoires littéraires que Jacques Desse, libraire ancien, publie deux articles sur l'iconographie d'Arthur Rimbaud. Le premier établit un inventaire des portraits de Rimbaud par sa sœur Isabelle. Le second présente deux importants documents retrouvés dans les archives de Paul Claudel

 

« Autour de 1900, le visage de Rimbaud était à peu près inconnu, et l'on ne connaissait guère que les dessins publiés par Verlaine dans les années 1880 et réalisés d'après la célèbre photographie de Carjat, alors inédite. Isabelle avait entrepris de pallier cette carence d'images en fabriquant des portraits de son frère », écrit le libraire.

 

 

Paul Claudel, l'iconophile idôlatre 

  

Or, la relation de Rimbaud à Claudel est complexe. « C'est à Rimbaud que je dois humainement mon retour à la foi », assurait Paul Claudel dans une lettre à Paterne Berrichon du 20 novembre 1911. C'est d'ailleurs à lui que l'on doit une grande partie du mythe Rimbaud. « On sait que sa passion pour le poète l'amena à participer à la construction d'une nouvelle image de ce dernier, celle d'une sorte de catholique à l'état brut, d'un mystique qui se serait ignoré », écrit Jacques Desse. 

 

Le premier document découvert est un tirage d'époque de l'un des deux portraits photographiques de Rimbaud réalisés par Carjat fin 1871. Cette photographie est, selon les témoignages des contemporains du jeune poète, la plus ressemblante de toutes. On en connaissait jusqu'ici deux épreuves d'époque : un révélé par une vente aux enchères en 1998 et un autre, en mauvais état, vendu par Sotheby's en 2004. Ce troisième exemplaire est précieux puisque, selon les recherches de Jacques Desse, il n'a pas dû en être tiré à l'époque plus de trois ou quatre. Il provient directement de la famille Rimbaud : Isabelle Rimbaud, décédée en 1917, l'avait légué à Claudel. L'indivision Paul Claudel n'a pas l'intention de mettre en vente ce précieux document.

 

 

Rimbaud par Carjat (1871). Archives Claudel © Indivision Paul Claudel. 

 

 

Le second document est la plus célèbre photographie de Rimbaud par Carjat, qui n'est à ce jour connue qu'au travers de reproductions de copies faites vers 1900 et plus ou moins retouchées. L'original est aujourd'hui perdu et n'avait jamais été reproduit. Il s'avère que Claudel avait fait réaliser, vers 1912, une reproduction photographique de ce portrait, d'après l'exemplaire conservé dans la famille Rimbaud. Cette reproduction, de petit format et en noir et blanc, est à ce jour la plus fidèle de toutes celles qui existent. De plus, elle est la seule à montrer le carton sur lequel était monté le cliché ; il s'agit du même modèle que celui de la photographie précédente, employé par Carjat autour de 1871. Elle est restée inédite jusqu'à sa parution dans ce numéro d'Histoires littéraires

 

Reproduction photographique (vers 1912-1916 ?) du portrait de Rimbaud par Carjat (1871). Archives Claudel, © Indivision Paul Claudel. 

 

 

« Claudel est un cas particulier, mais non spécifique, dans la geste de l'iconographie rimbaldienne. Les représentations du poète ont toujours eu leurs idolâtres (les tirades de Georges Duhamel sur son portrait de Rimbaud valent leur pesant de berrichonneries), et certains ont fait partie du cercle très restreint des fiers « possesseurs » de la photographie de Carjat, de Jean Cocteau à François-Marie Banier, en passant par le très chrétien François Mauriac.

 

Il existe des témoignages, au ton souvent religieux, sur le culte qu'ils vouaient à ces images et l'effet qu'elles faisaient sur leurs visiteurs, sans parler des rivalités qu'elles déclenchaient. Mais aucun d'eux n'a possédé, en réalité, de photographie originale : ils n'ont eu sous les yeux que de simples agrandissements photographiques de cette image, plus ou moins beaux, plus ou moins anciens — et plus ou moins altérés. »

 

L'ensemble de l'article peut être consulté dans Histoires littéraires n°57