Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Des premières fois comme jamais : un foie bien gras

Clément Solym - 09.02.2012

Edition - Les maisons - eloge - première fois - canard


Hormis le fait que d'habitude l'échec est total, et qu'on se retrouve au fond de la terrine avec quelque chose qui s'apparente à un pâté assez sec enrobé d'une grande quantité de graisse d'un beau jaune, dont on se demande ce qu'on pourra bien faire, et sans même penser à la dépense, la première fois qu'on s'essaye à vouloir réaliser soi-même un foie gras (canard ou oie, le désastre est identique), l'opération est semée d'embûches. Trois obstacles peuvent tout faire capoter.


Dénerver (en fait déveiner, si on est puriste) soigneusement le foie, voilà la première marche à gravir, si l'on en croit les notices, toutes sources confondues, sous peine de voir l'affaire irrémédiablement gâchée. Et on aura soin, muni d'un petit couteau pointu, de suivre soigneusement le trajet du dit nerf, de le traquer dans les méandres de l'organe pour l'extirper intégralement, morte la bête. Facile à dire.


Résultat, alors que le boucher, l'œil goguenard et le tiroir-caisse satisfait, vous aura vendu un foie rebondi, lisse et d'aspect rassurant, en un mot anatomique, vous aurez devant vous un champ de bataille, un désespérant massacre, un carnage qu'il vaudra mieux soustraire au regard des plus jeunes. Il ne reste plus qu'à reconstituer le puzzle dans la terrine, histoire de redonner à l'organe une apparence convenable, pour que la famille puisse quand même reconnaître le corps, et faire le travail de deuil. Là encore, pas d'autre solution que de mettre les mains.


Mais avant cela, et c'est le deuxième piège de la première fois, il conviendra d'assaisonner avec justesse, sauf à risquer la remarque assassine de sa belle-sœur, il est un peu fade, il y a comme un goût, tu n'avais pas de fleur de sel, dis-moi, tu l'as bien dénervé ?


Rester zen, ne pas lui enfoncer le petit couteau entre les seins. Le tout est affaire de proportion, tant de NaCl, pour tant de grammes d'organe, pas facile de le peser, maintenant qu'il est réduit en charpie suite à l'opération dénervage, et pour le sel on mesure à l'aide d'une cuillère à café à ras, et comment être absolument sûr que l'instrument n'est pas une cuillère à moka, le mieux serait de ressortir les couverts de la liste de mariage, car ceux-là ne trahissent pas, et de comparer, louche, cuillère à servir, à soupe, à soupe mais de poissons, à entremet, à dessert, à café, à moka, on est sauvé par les traditions, et quelle richesse !


L'autre solution consiste à y aller franco, d'instinct, pour la gloire, itou pour le poivre, ne pas avoir la main trop lourde, et mollo sur l'armagnac.


Demeure la cuisson, troisième épreuve, la grande affaire, sujette à toutes les controverses, à côté de quoi les guerres de religion font figure de pâles rigolades, au torchon ! donc, diront les puristes, ce qui paraît bien inquiétant, ou au bain-marie ! départ four chaud ! four tiède ! chaleur tournante ! certains en tiennent pour la cocotte-minute, d'autres, pas hostiles au progrès, prônent un passage express au micro-ondes – on les regarde avec condescendance, il faudrait plutôt me passer sur le corps. Mi-cuit, dit la recette, et non mi-cru. Pour finir, un problème d'algèbre.


Une cuisson de trente minutes à cent degrés équivaut-elle à soixante minutes mais à cinquante degrés, ou quinze minutes à deux cents degrés ? C'est là toute la question, la première fois. On ne sait pas. On regrette de n'avoir pas mieux pratiqué la règle de trois, ni regardé par-dessus l'épaule de sa belle-sœur. On se sent peu de chose, subitement enclin à rejoindre ceux qui luttent contre le gavage des oies. Qu'on se rassure : la première fois, on le loupe, le foie gras, voilà l'histoire, la deuxième fois aussi. Après, c'est une affaire de coup de main, sinon, mieux vaut abandonner – restent les gâteaux de Noël.

 

Georges a une phobie des premières fois. Pas simple. Il vit à l'affût. On lui suggère de remonter à la toute première fois. S'en souvient-il ? La phobie des premières fois n'a pas encore de nom : primophobie ferait l'affaire, du latin primum, i. Georges serait alors un très grand primophobique.


Ça poserait son homme, s'il osait en parler ouvertement. Il passerait à la télévision. Celà dit, ça lui complique surtout la vie. Dans sa famille, on lui suggère d'inviter plus souvent le beau sexe, au cinéma, au théâtre, pourquoi pas pour dîner ? Traiter le mal par le mal, immersion complète. Pour lui, c'est juste inconcevable, la première fois de tous les dangers, en solution concentrée.


La Faculté, consultée, avoue son impuissance. Voilà qui n'arrange pas les affaires de Georges.


Petit éloge de la première fois,

Vincent Wackenheim, Folio 2 €

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