Des rayons X pour révéler les textes cachés dans les reliures des livres

Orianne Vialo - 06.06.2016

Edition - International - fragments manuscrits anciens - manuscrits Moyen-âge - manuscrits rayons X


Les nouvelles technologies permettent de révéler le contenu de certains manuscrits jusqu'à présent invisibles à l’œil nu. Grâce à un nouveau procédé, des scientifiques et académiciens néerlandais, en collaboration avec Eric Kwakkel, historien spécialisé en livres médiévaux à l’université Leiden (Pays-Bas), ont réussi à lire des fragments de manuscrits qui avaient été réutilisés pour relier d'autres ouvrages. Cette recherche et ces technologies novatrices dans le milieu ont été subventionnées par The Young Academy, une branche de l’Académie royale des arts et des sciences néerlandaise. 

 

Un aperçu des fragments (datés du XIIe siècle) utilisés pour relier des manuscrits du XVIe siècle.

(Eric Kwakkel)

 

 

À l’époque, il était monnaie courante de « recycler » des manuscrits en se servant de leurs pages pour apporter plus de rigidité aux couvertures de nouveaux ouvrages. Ces « liaisons » de renforcement souvent opérées entre le XVe et le XVIIIe, permettaient non seulement de recycler des manuscrits du Moyen-âge que personne ne consultait plus, mais servaient aussi à relier les pages d’autres ouvrages plus récents entre elles.

 

Devenues obsolètes après l’invention de l’imprimerie, ces pratiques sont décrites comme « passagers clandestins d’un passé lointain » par le Dr Eric Kwakkel. « Il s’agit réellement d’un trésor », poursuit celui qui a aussi participé aux recherches, dans une interview accordée à The Observer, le 5 juin dernier. 

 

À l'origine de ce projet ? L'écriture d'un court article, dans lequel Eric Kwakkel expose des idées ou des approches qui pourraient changer une discipline scientifique, même si celles-ci ne sont pas encore possibles. « J'ai parlé de la façon dont nous pourrions être en mesure d'accéder à une “bibliothèque” médiévale cachée si nous étions en mesure d'accéder à des milliers de fragments de manuscrits cachés dans les fixations d'autres ouvrages. J'ai écrit qu'on pouvait passer ses ouvrages sous les rayons X des aéroports pour voir ce que les couvertures cachaient. Et puis je me suis rappelé qu'un autre membre de la Young Academy avait développé une technologie permettant de regarder sous les couches de peinture », explique le Dr. Kwakkel sur son blog

 

Alors subventionnés par the Young Academy, Joris Dik, académicien de l'université de technologie de Delft, se lancent avec Eric Kwakkel dans l'aventure. Ensemble, ils transportent le scanner de spectrométrie de fluorescence des rayons X à l'université de Leiden pour analyser sur place les ouvrages. Ils appellent leur projet « Hidden Library » et commencent à s'y atteler le 4 octobre 2015, en réalisant les premiers scans des ouvrages contenant les « trésors cachés ».

 

Les rayons X décèlent ce qui est invisible à l'oeil nu

 

Grâce à la spectrométrie de fluorescence des rayons X (méthode d’analyse chimique alliant une propriété physique de la matière, la fluorescence de rayons X), les scientifiques et académiciens ont ainsi pu lire ces pages jusqu’alors cachées sans pour autant abîmer les ouvrages, car ces fragments très précieux peuvent constituer les uniques restes de certaines œuvres. D’abord développée par l’équipe du professeur Joris Dik, cette technologie avait en premier lieu servi à visualiser les couches cachées de peintures anciennes. En 2011, ils avaient entre autres découvert un autoportrait réalisé par Rembrandt sous une autre de ses œuvres. 

 

Cette technologie faisant appel aux rayons X a ainsi permis d’avoir un aperçu très net des manuscrits, sans avoir besoin de retirer la partie supérieure des reliures. D’après le professeur Joris Dik, l’accès à ces « bibliothèques cachées » permet d’avoir accès à des indices sur le passé et de rendre des textes cachés visibles, mais aussi lisibles. 

 

Il a ajouté que ce procédé s’est avéré être « aussi efficace dans la visualisation des encres médiévales cachées. Un mince faisceau de rayons X est utilisé pour balayer l’objet, rendant possible la détection de la présence de fer, de cuivre et de zinc, utilisés pour produire les encres médiévales. Ces éléments peuvent même être repérés s’ils sont recouverts d’une couche de papier et de parchemin ». 

 

Le Dr Eric Kwakkel a également spécifié que ce projet permettrait une avancée spectaculaire, en plus de représenter un énorme potentiel pour tous les ouvrages comportant les mêmes spécificités. « Ce serait fantastique de trouver des fragments datant de l’époque carolingienne, c’est-à-dire datés du IXe siècle ou même moins. Et cela serait encore plus fantastique de trouver un fragment d’une copie très ancienne de la Bible, qui était le texte le plus important du Moyen-âge. Chaque bibliothèque possède des milliers [d’ouvrages comportant, NdR] de liaisons, en particulier celles possédant les plus grandes collections. Si vous allez à la British Library ou à la Bodleian Library [Oxford, NdR], ils en auront des milliers », ajoutait-il. 

 

Cependant, la technique utilisée par les scientifiques et académiciens néerlandais prend énormément de temps : il faut parfois prévoir plus de 24h pour réaliser un scan. 

 

Ces textes sous les textes

 

Ce n’est pas la première fois que la technologie moderne est utilisée sur des manuscrits anciens. En avril 2015, deux doctorants du Département de langue anglo-saxonne nordique et celtique de Cambridge avaient utilisé des rayons ultraviolets et un logiciel de retouche photo pour repérer l’intervention de l’Homme sur un ouvrage médiéval de 1250, retouché au XVIe siècle. 

 

Plus tard, en juillet 2015, un parchemin écrit en hébreu et datant de quinze siècles avait pu livrer ses secrets grâce à l’utilisation d’un microscanner en trois dimensions, associé à un logiciel d’imagerie digitale. Ces outils ont permis de découvrir le contenu du parchemin sans le dérouler, à savoir les huit premiers versets du lévitique de la Bible, dans lesquels on retrouve les règles des sacrifices rituels.