Destins, grand singe et racisme ordinaire : nos romans de la rentrée Grasset

Béatrice Courau - 22.06.2017

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Pour les libraires a débuté la tournée des grands-ducs : depuis quelques semaines, les éditeurs présentent leur catalogue de rentrée littéraire, romans français, avec une part belle laissée aux premiers romans, et étrangers. Certains emploient d'ailleurs de nouveaux moyens (web, réseaux sociaux) pour assurer leur communication aux libraires absents, et les auteurs français sont présents pour parler de leurs titres avec leurs éditeurs. 


Grasset (Hachette)
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Les éditions Grasset avaient opté pour la Maison de l’Amérique latine, avec seize titres présentés. Florilège et choix de la rédaction.

 

Un petit mot tout d’abord pour le premier roman d’Éva Ionesco, Innocence. L’Eva de Simon Libérati, réalisatrice de My Little Princess (2011) poursuit son récit familial en signant ce premier roman, histoire de son enquête menée pour résoudre l’énigme paternelle.

 

Dans le domaine étranger, à noter le Norvégien Eivind Hofstaad Evjemo, traduit par Terje Sinding (qui a œuvré sur les titres de Henning Mankell ou Jon Fosse). Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls se déroule peu après la fusillade orchestrée par Anders Behring Breivik. Nous sommes à Oslo, dans une ville qui se réveille douloureusement des attentats du 22 juillet 2011.
 


 

Écrit pour « ceux qui ne savent pas à qui parler », il est question du deuil, de la compassion, avec un sujet – le terrorisme – abordé avec une écriture ultra-réaliste. Loin du pathos, le roman revient sur les événements, avec un recul nécessaire pour mesurer les tragédies, leurs répercussions sur les vies et toute une société.

 

Évidemment, il y aura de l’incontournable, dans la maison centenaire, à commencer par le nouveau livre de Sorj Chalandon, Le jour d’avant. Après La Profession du père (2015), c’est une histoire de fratrie que le romancier a présentée. Un frère mort à la mine, un destin de vengeance et de révolte. 
 

Chalandon présent s’adresse à nous pour nous raconter la genèse du livre. Jusqu’à ce que l’on saisisse que c’est le narrateur du Jour d’avant qu'il incarne et à qui il prête sa voix. Troublant jeu de je, qui est sans doute l’une des clés de ce livre : la question autobiographique ne se pose plus et devient caduque.



 

13 ans d’attente.

LE nouveau Michel Le Bris.

Un pic, un cap, un Moby Dick.
 

Le récit hallucinant des vies extraordinaires des réalisateurs du film King Kong, Ernest Schoedsack et Merian Cooper, dont Le Bris a remonté le parcours. Comment brisés par la première guerre mondiale, au terme de parcours totalement incroyables, ils feront naître ce film. Oui, le noir et blanc de 1933. Celui qui peint la noirceur du monde.

Kong promet d’être une prodigieuse saga protéiforme, qui tient autant de l’Histoire, du récit initiatique, que du récit de voyage et de l’histoire du cinéma. L’incroyable lien qui a uni ces deux personnages, la créativité absolue qu’ils ont dû déployer pour aboutir à cette œuvre, et le destin qu’elle connaîtra. 
 

Baroque, haletant et étourdissant – de ces promesses superlatives dont on est rarement déçus.

 


 

En revanche, attention, la pépite : Emmanuel Brault, qui signe avec Les Peaux rouges son premier roman. Dans cette fable (nous aurons entendu un nombre invraisemblable de fois le mot dystopie au cours de ces présentations, l’on va éviter le plus possible d’employer ce vocable galvaudé…), la population pourrait être celle de notre XXIe siècle, divisée en deux archétypes : les Peaux rouges et les autres. 
 

Le racisme étant devenu hystériquement incorrect, on suit le destin du si bien-nommé Amédée Gourd, personnage attachant, maladroit, plus bête que Candide, moins innocent aussi, qui cultive un racisme ordinaire et grommelant hérité de sa grand-mère, et l’entretient par inertie. Il s’agace même de ce qu’il tient pour une forme d’oppression qui s’exerce contre lui.
 

Et puis l’accident : Amédée bouscule une femme dans la rue, l’insulte copieusement. Problème : c’est une Peau rouge. Sa vie bascule, la prison, le coupable, puisqu’il l’est (de manière prodigieusement agaçante pour le lecteur à accepter), va payer, à juste titre. 
 

Mais c’est Amédée le coupable.


Dans une langue infiniment créative, celle d’un adulte qui n’aurait pas tous les mots, Emmanuel Brault réussit le pari de nous attacher à un salaud. Drôle et dérangeant, s’attaquant frontalement au racisme ordinaire, avec une belle place promise.



 

(à paraître le 23/08 ) Eva Ionesco - Innocence - Editions Grasset - 9782246858386 - 22€

(à paraître le 30/08 ) Eivind Hofstad Evjemo - Vous n'êtes pas venus au monde pour rester seuls - trad Terje Sinding - editions Grasset - 9782246863656 - 20€

(à paraître le 16/08 ) Sorj Chalandon - Le jour d'avant - Editions Grasset - 9782246813804 - 20.90€

(à paraître le 16/08 ) Michel Le Bris - Kong - Editions Grasset - 9782246758211 - 24.90€ (944 pages)

(à paraître le 30/08 ) Emmanuel Brault - Les Peaux rouges - Editions Grasset - 9782246813132 - 17.50€


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