Deux lecteurs correcteurs aux prud'hommes contre l'éditeur Wolters Kluwer

Antoine Oury - 14.12.2016

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Deux lecteurs correcteurs ont attaqué l'éditeur juridique Wolters Kluwer au conseil de prud'hommes de Paris suite à la réduction drastique de leur temps de travail, qu'ils considèrent comme injustifiée. Ils ont été accompagnés dans leur démarche par le Syndicat des correcteurs, qui considère que cette affaire reflète la précarité grandissante du métier de lecteur correcteur.

 

Conseil de prud'hommes de Paris

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Les deux lecteurs correcteurs cumulaient chacun 1000 à 1100 heures de travail annuelles il y a deux ans, contre 15 heures par mois aujourd'hui : l'impact sur leurs revenus est indéniable, puisque le montant sur leur fiche de paie passe d'environ 2000 € par mois à une centaine d'euros à peu près. « On nous a fourni des explications qui changent à chaque fois : les budgets manquent, les solutions informatiques peuvent faire notre travail... »

 

Avec, respectivement, 19 et 16 ans d'ancienneté, les deux salariés ont décidé de porter l'affaire aux prud'hommes, arguant que leur employeur réduit leur temps de travail pour décourager toute action en justice. « Fin 2011, nous étions 110 correcteurs travailleurs à domicile, nous sommes aujourd'hui 3 ou 4 », déplorent-ils. 

 

La précarisation des lecteurs correcteurs découle « d'une attitude des éditeurs en général vis-à-vis des correcteurs travailleurs à domicile », soulignent des syndicalistes. « La tâche sera divisée entre les autres personnes qui travaillent sur les livres, les rédacteurs ou les éditeurs. Ils suppriment l'étape de correction et la spécialisation, ce qui va nuire aux autres salariés, irrémédiablement. »

 

Aux prud'hommes, les salariés réclament un rappel de salaire et des réparations « pour d'autres atteintes au droit du travail dont nous avons été victimes ». Enfin, la résiliation judiciaire du contrat — un licenciement en bonne et due forme — est également réclamée.

 

« L'éditeur table sur un découragement »

 

Le Conseil des prud'hommes a décidé cet après-midi le renvoi de l'affaire au 7 mars 2017, avec un envoi des pièces dans un délai limité. En effet, la défense de l'éditeur Wolters Kluwer a mis en avant les délais de communication des pièces complémentaires et des conclusions de la partie adverse, qu'elle a jugés trop courts.

 

L'avocate des deux lecteurs correcteurs ne s'est pas opposée à ce renvoi, en précisant toutefois que « l'ensemble des arguments [...] a été exposé depuis plusieurs années par mes clients, et notamment une de mes clientes qui était déléguée du personnel ». D'après elle, la réduction du temps de travail des deux salariés serait d'ailleurs une mesure de rétorsion de l'éditeur.

 

« La difficulté supplémentaire dans ce cas, c'est que l'employeur refuse d'appliquer la convention de l'édition et applique celle de la presse d'information spécialisée, qui ne comporte pas de dispositions spécifiques sur les travailleurs à domicile. Ce cas représente bien les risques que nous allons courir avec la loi El Khomri puisqu'elle permet que, localement, les entreprises puissent créer leurs règles qui dérogent au Code du travail et aux conventions collectives de branche : on ne pourra plus se prévaloir des avantages prévus par ces deux niveaux de réglementation, ce qui générera encore plus de cas par cas », explique Me Rachel Spire, qui assure la défense des deux lecteurs correcteurs.

 

Sollicitée, la défense de Wolters Kluwer n'a pas souhaité s'exprimer.

 

La précarité des lecteurs correcteurs fait l'objet d'une campagne particulière de la part des syndicats et des salariés eux-mêmes, notamment lors de la remise du dernier Prix Goncourt : « Ces salariés sont encore plus exposés, car ils ne sont pas dans la collectivité de travail, ils sont à leur domicile avec moins de moyens de s'organiser, d'être informé des avantages dont les autres employés bénéficient ou qui sont liés à leur statut », explique Me Rachel Spire.

 

Pour se passer des services des lecteurs correcteurs, « l'éditeur table sur un découragement », explique la défense des lecteurs correcteurs : l'employeur inciterait alors à la démission des salariés plutôt qu'au licenciement et au paiement d'indemnités — ce qui empêche par ailleurs les salariés de s'inscrire à Pôle Emploi. « Et quand bien même l'employeur irait jusqu'au licenciement, les droits des salariés sont calculés sur les cotisations des dernières années : s'il y a moins de charge de travail, il n'y a pas de cotisations, de toute façon », souligne Me Rachel Spire.

 

Un lecteur correcteur, présent lors de l'audience, nous explique ainsi avoir depuis 6 mois des fiches de paie à... 0 €. « Mes clients se sont amusés à corriger une revue qu'on ne leur fait plus corriger, ils ont trouvé énormément de fautes. Le ridicule ne tue pas : si cela leur coûte moins cher, ça convient à certaines entreprises », déplore Me Rachel Spire.