Diane Meur, seule dans Berlin

Claire Darfeuille - 16.10.2015

Edition - International - Diane Meur - Traductrice - Mendelssohn


La traductrice et auteure belge Diane Meur était l’invitée mardi 13 octobre du Centre Wallonie-Bruxelles, en compagnie de son éditrice Sabine Wespieser, pour parler de son dernier roman La carte des Mendelssohn, sélectionné pour le prix Femina 2015 et encensé par la presse et les libraires.

 

Diane Meur et Sabine Wespieser au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris

 

« Ce n’est surtout pas une biographie romancée des Mendelssohn », tient à préciser Diane Meur au public rassemblé pour ce Bistrot littéraire proposé par le Centre Wallonie-Bruxelles à l’heure du déjeuner. Pourtant, quelle riche matière pour un romancier que cette illustre famille Mendelssohn dont on découvre que le grand-père, Moses, philosophe juif éclairé installé à Berlin, fut considéré comme le « Socrate allemand » et qu’elle compta deux génies de la musique dans ses rangs, Felix « aussi prodigieux que le jeune Mozart, en mieux » et Fanny, pianiste virtuose, qui moururent tous deux précocement, à six mois d’intervalle…

 

Mais c’est Abraham Mendelssohn (1776-1835), piètre banquier qui aspirait à devenir artiste, fils de Moses et père des deux génies, « celui qui n’a rien fait de marquant », qui retient l’attention de l’auteure. Elle écrit :

 

Un jour pourtant, j’ai pensé à l’homme qui avait été le père du premier et le fils du second. Quel merveilleux sujet de roman, m’étais-je dit alors. Et quelle intéressante situation historique ! Etre le fils d’un philosophe des Lumières mort trois ans avant la Révolution française, être le père d’un compositeur romantique mort l’année précédant le Printemps des peuples, et de cette vie placée sous le signe de l’entre-deux –entre deux génies, entre deux dates charnières –, n’avoir rien fait, ou rien de marquant. Un roman sur le vide et sur les filiations ».

 

Il apparaît néanmoins rapidement à la romancière que ce « merveilleux sujet » ne sera pas celui du livre, mais bien plutôt que le sujet est en sera le récit de sa propre création, avec comme personnage principal, l’auteure elle-même confrontée à cette entreprise vertigineuse dans laquelle elle craint de se perdre. Diane Meur parsème son récit, par ailleurs d’une époustouflante érudition, de ses questionnements sur son propre travail de recherche et d’écriture, livre avec un humour délicieux ses moments de doute ou d’enchantement, suscitant chez le lecteur une complicité bienveillante et l’envie de l’accompagner jusqu’au bout de sa création.

 

Une carte géographique et généalogique du « Mendelssohn Komplex »

 

Ainsi, prise de vertige devant la foisonnante documentation et les ramifications tentaculaires de ce qu’elle nomme entre temps le « Mendelssohn Komplex », elle décide d’établir une carte géographique et généalogique de la famille. Armée de colle et de ciseaux, elle confectionne une carte du monde mendelssohnien, avec codes-couleurs pour les pays, les religions, les métiers, etc. qu’elle déplie le jour sur la table de la salle à manger et replie le soir à l’heure du repas. « J’ai confiance en son audace, en sa capacité à inventer des formes », commente son éditrice Sabine Wespieser qui a reproduit sur le site de la maison d’édition la fameuse carte, laquelle figure aussi en supplément du livre numérique.

 

« Je voulais avoir tout sous les yeux, pour voir s’il y avait des lois générales », explique Diane Meur qui arrive à la conclusion que « tout est possible, nul destin n’est prédéfini ; les lignées ne sont pas des lignes de vie », une pensée ô combien libératrice et bien loin des obsessions identitaires de notre époque.  « Le fil rouge interroge cette manie de la généalogie et du communautarisme », poursuit Sabine Wespieser qui se dit par ailleurs très fière d’être un des personnages du roman de cette auteure qu’elle considère comme un pilier de sa maison d’édition et dont La vie de Mardochée de Löwenfels, écrite par lui-même fut le troisième livre de son catalogue.

 

Le Luther juif, traducteur de la bible hébraïque en allemand

 

Dans La carte des Mendelssohn, pour lequel Diane Meur a également eu recours à ses talents de traductrice, la plupart des sources n’étant pas traduites, elle rappelle, parmi les innombrables contributions du philosophe Moses Mendelssohn, que celui-ci, ami de Lessing, fut aussi le « Luther juif », auteur d’une traduction de la bible hébraïque en allemand. Ce projet lui valut les foudres du grand rabbin de Prague qui estimait que « notre Torah en est ravalée au rôle de servante, employée à répandre la langue allemande parmi nous ». Sur la traduction et ses enjeux….

 

Enfin, « l’écriture de ce roman fut aussi une façon de me réapproprier Berlin, un lieu très important pour les Mendelssohn », dit-elle, mais aussi une ville où elle avait accumulé durant les deux années qu’elle y passa une série de contrariétés, tracas, embûches dont elle dresse en cours de roman une liste impressionnante. « C’est trop beau pour être faux », commente Pierre Vandersteppen du Centre Wallonie-Bruxelles qui anime la rencontre. La lecture du passage provoque une série de fous rires dans la salle, alchimie magique de l’écriture, qui transforme en or la plus vilaine limaille, et victoire incontestable de la romancière sur les mesquineries de la vie.

 

La prochaine rencontre littéraire au Centre Wallonie-Bruxelles aura lieu samedi 17 octobre à 17h avec Paul Colize, autour de son dernier polar Concerto pour quatre mains (Éditions Fleuve noir).