“Dix petits nègres”, d'Agatha Christie, renommé “Ils étaient dix”

Antoine Oury - 26.08.2020

Edition - Société - Agatha Christie - Dix petits negres - Ils etaient dix


Le roman Dix petits nègres de la reine du crime britannique Agatha Christie sera désormais présenté sous le titre Ils étaient dix dans son édition française, publiée par Le Masque. L'arrière-petit-fils et ayant droit d'Agatha Christie, James Prichard, a pris cette décision pour retirer le terme offensant « nègre » du titre et du roman, où il apparait des dizaines de fois.

Agatha Christie


Les éditions du Masque publieront désormais le roman d'Agatha Christie sous le titre Ils étaient dix. Sur RTL, James Prichard, petit-fils de l'auteure de romans policiers, a confirmé ce choix, qui permet ainsi à la France de s'aligner sur les choix éditoriaux des pays anglophones, où le titre Ten Little Niggers a disparu depuis plusieurs années déjà.

« Quand le livre a été écrit, le langage était différent et on utilisait des mots aujourd’hui oubliés. Ce récit est basé sur une comptine populaire qui n’est pas signée Agatha Christie... Je suis quasiment certain que le titre original n’a jamais été utilisé aux États-Unis. Au Royaume-Uni, il a été modifié dans les années 1980 et aujourd’hui nous le changeons partout... Mon avis c’est qu’Agatha Christie était avant tout là pour divertir et elle n’aurait pas aimé l’idée que quelqu’un soit blessé par une de ses tournures de phrases », a indiqué Prichard au micro.

Publié en 1939 au Royaume-Uni, le roman, comme son titre, faisait alors référence à une comptine écrite au XIXe siècle, intitulée Ten Little Niggers. Cette dernière aurait été interprétée dans des minstrel show, spectacles de la fin du XIXe et du début du XXe dans lesquels des acteurs blancs se déguisaient en personnes noires, pour les dénigrer et les caricaturer.

Aux États-Unis, où avaient lieu ces minstrel shows, le roman ne fut jamais publié sous ce titre : il parait en 1940, intitulé And Then There Were None. Quelques éditions ultérieures parurent sous le titre Ten Little Indians, qui n'est pas sans être problématique.
 

Une nouvelle traduction du roman


Outre le titre, la comptine populaire est un motif récurrent dans le roman, où le mot « nègre » était cité 74 fois, notamment pour désigner le lieu de l'action du livre, « l'île du nègre ». Une nouvelle traduction a donc été proposée : « C'est vrai, la France était un des derniers territoires à garder Dix petits nègres, pour nous ce n'est pas qu'un changement de titre, c'est tout une traduction à réviser à l'intérieur, il a fallu qu'on adapte le contenu du livre à ce changement de titre : l'île du Nègre devient ainsi comme dans l'édition américaine “l'île du soldat” », indique Béatrice Duval, directrice générale du Livre de Poche, qui publie aussi le roman de Christie.
 
James Prichard affirme que la décision s'est prise le plus naturellement du monde, après réflexion : « Ça a du sens pour moi : je ne voudrais pas d’un titre qui détourne l’attention de son travail... Si une seule personne ressentait cela, ce serait déjà trop ! Nous ne devons plus utiliser des termes qui risquent de blesser : voilà le comportement à adopter en 2020... »

M6 diffusera prochainement une adaptation du roman en série, nommée elle aussi Ils étaient dix, selon l'annonce remontant à février 2019. En 2017, le titre avait fait l'objet d'une polémique, mais, à l'époque, les éditeurs n'avaient pas réagi, pas plus que les ayants droit : preuve que l'empathie gagne du terrain ?

Dossier : Agatha Christie, la reine du crime indétrônée

Photographie : ActuaLitté, CC BY SA 2.0


Commentaires
Je tique un peu lorsqu'il est question d'«empathie» à la fin de cette chronique d'Antoine Oury.

Puisqu'elle peut servir de justification à tous les délires de cette «cancel culture» contre laquelle des personnalités de gauche -ce qui fait plaisir -viennent de s'élever dans une tribune publiée sur le site de «Marianne».

Ce qui est différent dans ce cas spécifique: le titre «And Then There Were None» a existé du vivant de Christie.

Mais que l'on ne s'embarque pas dans un révisionnisme bien-pensant qui n'en finirait plus !

Pensons à la «négritude» de Césaire et Senghor, qui tentèrent -en vain alors ?- de redonner de la noblesse au terme «n.»...!

On peut tout de même écouter sans une once de racisme ni de mauvaise conscience «Dieu Est Nègre» par Léo Ferré -et la magnifique reprise de Nicoletta sur son album «Mamy Blue» de 1971 ?

Et quid du...negro spiritual ?

On ne va pas le rebaptiser «Afro American Spiritual» tout de même !

Sachons replacer les choses dans leur contexte historique...!

Une notion absolument essentielle qui semble de plus en plus...asphyxiée.

Quant au moment où survient ce changement de titre -qu'on appellera «censure» ou non selon ce qu'on en pense -il ne survient pas «in tempore non suspecto» mais en pleine mouvance Black Lives Matter.

L'idéalisme est parfois sujet à caution...

Non que je le nie -j'avoue que je n'en sais rien -mais il est évident que tout cela intervient alors qu'il était très difficile de faire autrement.

Sous pression maximale.

Enfin il y eut déjà «And Then There Were None» et cela rend ce cas-ci très particulier voire unique en son genre: il faut le reconnaître.

CHRISTIAN NAUWELAERS
Une remarque: qu'en est-il d'autres éditions non anglophones ?

En espagnol, le livre est disponible (encore ?) sous le titre de

«Diez Negritos» !

Affaire à suivre ?

CHRISTIAN NAUWELAERS
Une fois de plus, je suis d'accord en tous points avec Christian Nauvelaerts, auquel j'adresse à cette occasion mes plus cordiales salutations.



Cette décision lamentable marque un nouveau triomphe de la bien-pensance mortifère promotrice de la " Gleichschaltung " (mise au pas) : ce crétinisme normalisateur est odieux. Il ne s'agit évidemment pas d'un triomphe d'une " empathie " quelconque mais d'une capitulation veule des éditeurs et autres ayant droits face à l'intimidation (violences verbales, voire physiques) pratiquée par les indigénistes et autres ennemis de la liberté de penser et organisateurs de la réécriture du passé : Orwell l'a cauchemardé, ils le réalisent.



Triste événement, digne de l'ambiance capitularde des années 1930 ou de l'ordre moral du XIXe siècle.
Merci Liger !

N'oublions pas de censurer de toute urgence le livre de l'académicien de couleur et d'origine haïtienne Dany Laferrière: «Comment Faire L'Amour Avec Un Nègre Sans Se Fatiguer» !

Et il y a quelque temps, une polémique moins bruyante, à l'occasion d'une exposition à la Bnf, a cru bon de s'attaquer à la réédition d'un livre de Cendrars «Petits Contes nègres pour les enfants des Blancs», qui fit l'objet d'une grande discussion -toujours accessible en ligne et pertinente -dans les colonnes de ce site en mai 2018 !

Qui n'est évidemment ni raciste ni adepte de la censure: il s'agit d'un lieu de débat(s) ouvert où toutes les opinions peuvent s'exprimer, dans le respect du cadre de la loi et de la courtoisie.



CHRISTIAN NAUWELAERS
Encore une petite chose, sans étirer le sujet à l'infini...

Et les Négresses vertes, quid ?

Le nom était provocateur humoristique au second degré.

Mais ne pas comprendre le second degré, tout prendre au pied de la lettre, c'est la marque des imbéciles.

Pour moi chacun est comme il est...

Mais il faut poser des balises fermes et refuser cette «cancel culture» !

Je reconnais volontiers néanmoins que le cas de ce classique d'Agatha Christie est hors du commun vu le premier changement de titre intervenu dès 1940 de par la volonté de l'autrice.

Un lien avec l'histoire du rock: la comptine du dix-neuvième siècle «Ten Little Niggers» -ceci est historique, aucune mais alors là aucune arrière-pensée raciste, merci...-devenue «Ten Little Injuns» est depuis très longtemps «Ten Little Indians».

Il en existe une version par Bill Haley and his Comets (1953) avec pour seule indication «Arr.Haley» sans rien d'autre, et une par the Beach Boys (1962) créditée à Wilson (Brian) et Usher (Gary) !

Sans mention du type «traditional» ou autre...

Mais les paroles de Haley, simplifiées, sont différentes de l'avatar musical que la comptine a subie par les Beach Boys.

Espérons que les Indiens, les premiers Américains, ne se mettent pas à en prendre ombrage tout de même !

Gare à un effet domino redoutable...

Ici on est dans le «semi-second degré», pour qui veut et peut me comprendre...!

CHRISTIAN NAUWELAERS
Il faut être un peu plus complet, sans faire le tour kilométrique de la question !

Sans huile sur le feu...

En ce qui concerne toute cette polémique concernant le livre en question -

donc «Ten Little Niggers» mais devenu «And Then There Were None» pour les USA dès 1940 bien avant l'Angleterre en 1985 -il y eut encore un TROISIÈME titre, eh oui !

Entre 1964 et 1986, les livres de poche américains Pocket Books publièrent son ouvrage à l'incroyable succès sous le titre de...«Ten Little Indians»!

Allez savoir pourquoi !

James Prichard (l'arrière-petit-fils de Christie) n'en a pas parlé dans ses déclarations sur RTL.

Cet aspect de l'histoire à tiroirs de ce livre absolument hors du commun a été passé à l'as -sauf exception(s) dont je n'ai pas connaissance -et tant qu'à faire, j'ai souhaité ajouter cet élément au dossier traité sur ce site.

En terminant sur une petite note du type «signe des temps»...

La nouvelle édition française remaniée et au titre plus consensuel -en dépit de l'absence d'intention négative du tout premier titre -paraît, en 2020, aux éditions...Le Masque (ou du Masque) !

C'est ce qui s'appelle faire corps avec son époque, sans distanciation !

CHRISTIAN NAUWELAERS
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.