Dominique Bourgois: l'édition "un équilibre entre fonds, nouveautés et risques"

Claire Darfeuille - 23.02.2015

Edition - International - traduction littéraire - Editions Christian Bourgois - Ecole de traduction littéraire


La directrice des éditions Christian Bourgois est revenue lors de son intervention à l'Ecole de Traduction Littéraire du CNL sur le métier d'éditrice et sur la construction d'un catalogue, avant de répondre aux questions des stagiaires de cette seconde promotion.  

 

Couverture La miséricorde des coeurs

 

 

Réputée pour la richesse de son catalogue dans le domaine de la littérature étrangère et sa politique de traduction, la maison d'édition Christian Bourgois, représentée par sa directrice Dominique Bourgois, était une invitée attendue des stagiaires de l'École de traduction littéraire du CNL. Dominique Bourgois, à la tête de la maison depuis le décès de son mari en 2007, débute son intervention par un petit rappel des réalités économiques et de l'indispensable équation qui veut que deux best-sellers annuels soient nécessaires pour financer la cinquantaine d'ouvrages publiée chaque année.

 

Le prochain roman de Toni Morrison à la rentrée

 

« Une maison, c'est un juste équilibre entre le fonds, les nouveautés et les prises de risque », expose-t-elle, avant de livrer quelques exemples de stratégies d'édition, lesquelles déterminent notamment les dates de parution. Ainsi, « afin de ne pas être écrasé », Ruby de Cynthia Bond, jeune auteur afro-américaine, paraîtra avant la sortie en septembre du dernier roman de Toni Morrison, auteur phare de la maison et prix Nobel de Littérature en 1993. L'éditrice confie n'avoir jamais aucune certitude sur le succès d'un livre, ne pas savoir, par exemple, pourquoi Home du même auteur s'est vendu à 120 000 exemplaires, bien mieux que tous les autres publiés depuis 20 ans. « Est-ce parce qu'il était plus court, plus facile ? »

 

Pour la parution d'un roman hongrois, recommandé par sa collègue des éditions Suhrkamp, Petra Hardt, elle demande à Imre Kertész de rédiger un commentaire, destiné au bandeau promotionnel. Un petit élément de marketing qui peut faire la différence sur la table des libraires. Ceux-ci restent, selon Dominique Bourgois, « les meilleurs prescripteurs », même si elle se réjouit de la couverture annoncée par quelques grands titres (Télérama, La Croix). 

 

Elle explique « avoir pris un risque » avec ce premier roman d'un auteur inconnu en France, Szilárd Borbély (qui de plus s'est suicidé au printemps dernier) et n'oublie pas de saluer la traduction de Agnès Járfás qui a su rendre le style de « cette écriture ethnographique qui vous emmène avec la paille à l'intérieur des couettes, vous fait sentir l'odeur de la grand-mère, la température de la pièce ».

 

Qu'est-ce qu'une traduction réussie ?

 

À la question des stagiaires sur ce qu'elle considère être « une traduction réussie », elle cite de nouveau ce roman hongrois La miséricorde des cœurs. Les critères de qualité sont simples, elle a « lu le livre d'une traite, sans être heurtée par des questionnements ». Devoir revenir en arrière est toujours un mauvais signe, même si Dominique Bourgois ne préconise aucunement de gommer les aspérités de la langue pour rendre la lecture plus fluide, car « tout dépend du contexte et du moment de la narration ».

 

Il revient bien sûr au traducteur de pouvoir repérer toutes les références. Elle donne pour exemple la poésie américaine qui irrigue L'amour des Maytree de Annie Dillard, justement réintroduite dans la version française signée Pierre-Yves Pétillon. Une solide connaissance de l'hypertexte est nécessaire ; celle du pays également. « On ne peut traduire une langue si l'on ne connaît pas aussi la culture populaire du pays », avertit-elle. Il serait impossible d'être fidèle aux ambitions du texte de Toni Morrison, si on « n'entend pas les chansons de Nina Simone ou qu'on enlève les marques de produits de la vie quotidienne », soigneusement choisies par l'auteur. L'éditrice attend du traducteur « qu'il ait fait tout ce travail qui nourrit le texte » et, dans l'idéal, qu'il traduise avec plaisir, car « cela se sent quand le traducteur n'aime pas le texte qu'il traduit ».

 

Le dialogue entre traducteur et auteur est, selon Dominique Bourgois, la meilleure façon d'établir une confiance mutuelle, même s'il s'avère parfois un exercice éprouvant. Susan Sontag « chicanait pour un mot », Antonio Lobo Antunes, qui parle couramment l'anglais, l'allemand et le français « a attendu son dixième livre en français avant de trouver son traducteur » (Dominique Nédellec. Ndr) », raconte-t-elle. L'exercice est d'autant plus ardu, mais aussi jubilatoire, quand l'auteur est lui-même un grand traducteur. 

 

C'est le cas de Lydia Davis, traductrice de Gustave Flaubert et de Marcel Proust en anglais, traduite en français par Anne Rabinovitch. L'éditrice juge par ailleurs que les traductions vieillissent vite et nécessitent d'être actualisées, notamment lorsque « certains termes ne passent plus ». Le mot « moricaud » par exemple, a été modifié dans la toute récente retraduction du Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien par Daniel Lauzon, « non pas pour être politiquement correct, mais parce que ça ne veut rien dire ».

 

 

Couverture de Une saison de coton de James Agee

 

 

Enfin, une bonne traduction serait aussi… une traduction rendue à temps. « Nous sommes contraints par la distribution, par la situation économique », insiste Dominique Bourgois qui remarque par ailleurs que « les traducteurs s'interrogent rarement sur l'économie du livre qu'ils traduisent ». Elle engage les stagiaires de l'ETL à se poser la question, se dit prête à leur fournir tous les éléments, différents pour chaque livre. Elle signale au passage que la traduction n'est pas toujours « un investissement rentable immédiatement ». La vente des droits des Poche permettrait, le cas échéant, d'en rembourser le coût. Elle regrette par ailleurs n'avoir parfois « d'autres échanges avec certains traducteurs que l'échange de copies ». Avec d'autres, elle travaille dans une relation étroite, comme lorsqu'elle fait appel à Hélène Borraz, pour vérifier une quatrième de couverture d'essais de James Baldwin.

 

Les propositions de textes des traducteurs sont d'ailleurs les bienvenues, a fortiori s'ils sont de la maison. Le jeune auteur chilien Diego Zúñiga lui fut ainsi « apporté » par Robert Amutio, traducteur de Roberto Bolaño. « De plus en plus de traducteurs envoient des textes », remarque-t-elle, encore faut-il s'être assurés au préalable qu'ils sont cohérents avec le catalogue et que les droits sont libres. « Faites le même travail que nous », lance-t-elle. Et peu après, une autre incitation : « Soyez aussi enthousiastes que nous. »

 

Le chiffre de vente dans le pays d'origine n'est pas un critère

 

Une réédition d'un auteur à l'étranger peut être une bonne occasion de le retraduire en France, ce qui fut entrepris en 2011 pour un voyage de Hans Günther Adler. Autre occasion saisie par l'éditrice, la publication par une petite maison d'édition américaine du texte original de Louons maintenant les grands hommes, bouleversante enquête réalisée par James Agee avec le photographe Walter Evans sur la misère qui a touché la population rurale lors de la Grande dépression de 1929 aux États-Unis. Enfin, elle précise que le chiffre de vente dans le pays d'origine est une indication de peu de poids. Il ne serait jamais un critère, « sauf pour un roman policier ».

 

Une maison d'édition serait « un rendez-vous de sources et de réseaux ». Aussi, pour découvrir ses textes, Dominique Bourgois discute avec ses homologues, rencontre les agents, se déplace sur les foires, les salons, lit la presse étrangère, notamment la presse anglo-saxonne, toujours attentive aux histoires que l'on peut découvrir au détour d'une page ou au cours d'une conversation, car, observe-t-elle, « on est éditeur 24/24, c'est un état d'esprit ».