Don des langues : Amin Maalouf et Milton Hatoum, la diaspora libanaise

Claire Darfeuille - 23.03.2015

Edition - International - traduction littéraire - Liban - langues étrangères


L'Institut français a invité à  l'occasion du Salon du livre deux prestigieux écrivains de la diaspora libanaise, Milton Hatoum et Amin Maalouf pour parler des origines multiples qui bruissent dans leurs langues. 

 

Milton Hatoum, Amin Maalouf et Pascal Jourdana

 

 

« Je suis un fils de Libanais qui ne parle pas l'arabe », constate l'écrivain brésilien Milton Hatoum. S'il regrette cette « mélodie perdue », l'auteur de Deux frères (Actes Sud 2015) assure que la culture libanaise est encore très présente chez lui. Enfant, il entend trois langues, l'arabe et le portugais « si différents » et le français transmis par sa grand-mère. « Je pensais que les adultes parlaient une langue et les enfants une autre », se souvient-il.

 

De cette perte de l'arabe, il dit qu'elle est l'aspect regrettable d'un phénomène admirable, celui de la « dilution des origines à la base de la société brésilienne ». Il considère comme ridicule l'engouement actuel pour les tirets qui relient « Afro-Americans » et autres « Japonese-Americans », déteste être qualifié de « libanese brazilian writer » et s'amuse à penser qu'avec ses multiples origines « Amin Maalouf aurait au moins 50 tirets ! », 

 

La mort de la civilisation levantine, un désastre

 

L'auteur des Identités meurtrières dénonce lui aussi cette mode, qui se voudrait respectueuse, d'assigner les gens à leurs origines. Poursuivant sa réflexion sur les identités multiples, il avance que la disparition de la civilisation levantine multiconfessionnelle, et du modèle qu'elle aurait pu être, est « un désastre pour l'humanité » et salue le métissage de la société brésilienne comme « une réponse convaincante » à la question de savoir comment faire vivre ensemble des gens différents. Dans son livre intitulé Origines (Grasset 2004), il part lui-même en quête de l'identité de ses deux grands-pères à partir de papiers conservés par la grand-mère et jamais ouverts. Il donne lecture du début de l'ouvrage qui illustre son propos :

 

« D'autres que moi auraient parlé de “racines”... Ce n'est pas mon vocabulaire. Je n'aime pas le mot “racines”, et l'image encore moins. Les racines s'enfouissent dans le sol, se contorsionnent dans la boue, s'épanouissent dans les ténèbres ; elles retiennent l'arbre captif dès la naissance, et le nourrissent aux prix d'un chantage : “Tu te libères, tu meurs !". Les arbres doivent se résigner, ils ont besoin de leurs racines, les hommes pas ».

 

Amin Maalouf n'évoquera donc pas ses « racines », mais les échos des nombreuses langues entendues et parlées, qui bruissent à travers son écriture et nourrissent son œuvre. Le turc, par exemple, qu'il ne connaît pas, mais dont il conserve, dit-il, tout l'imaginaire.

 

Pour Milton Hatoum, ce sera, entre autres, le français, celui de sa grand-mère, lectrice d'Un cœur simple de G. Flaubert. Est-ce par ce qu'il lui a semblé connaître cette femme humiliée, « mais un siècle plus tard et sur un autre continent » qu'il deviendra son traducteur en portugais, puis celui de Mme Bovary ? Sans doute. « Quand on traduit (Flaubert), on découvre l'effort du style, de l'écriture, la souffrance, ces heures et ces heures passées pour chaque phrase… », s'émerveille-t-il, « mais aussi on apprend sur sa propre langue ».

 

Il souligne le rôle civilisateur de la traduction sans laquelle on ne pourrait avoir accès aux œuvres étrangères et constate : « Quand on traduit moins, cela se ressent, les sociétés se rabougrissent, perdent l'essentiel ». Amin Maalouf mêle sa voix à cet éloge de la traduction, estimant pour sa part, que les traducteurs, loin d'être des « traduttore » (traîtres. Ndr) sont « ceux qui servent le mieux une œuvre », en la faisant voyager.