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Doniger, Rushdie et les autres, victimes de 20 ans de censure en Inde

Antoine Oury - 17.02.2014

Edition - International - Inde - liberté d'expression - The Hindus


La semaine passée, l'autocensure du livre The Hindus : An Alternative History, écrit par la professeure Wendy Doniger, par son éditeur Penguin India suite aux pressions de différents lobbys nationalistes ou hindouistes, a choqué la communauté internationale. Alors que l'on « fêtait » les 25 ans de la fatwa de Salman Rushdie, la liberté d'expression reste problématique dans le pays.

 

 

FATHER OF THE NATION

Pile ou face pour la liberté d'expression ?

(Pièce à l'effigie de Mahatma Gandhi, Chobist, CC BY 2.0)

 

 

L'auteure avait rapidement réagi à la nouvelle, avec un texte dans lequel elle soulignait que son éditeur Penguin India avait fait tout ce qu'il avait pu pour défendre l'ouvrage au tribunal. Toutefois, ses collègues et pairs auteurs s'étaient montré moins tendres avec la maison d'édition, et n'avaient pas hésité à fustiger Penguin India pour sa complaisance vis-à-vis des différents groupes de pression impliqués.

 

Des nationalistes et des hindouistes avaient jugé le livre irrespectueux pour « les convictions de millions d'hindouistes », et critiquaient également la présentation de certains Freedom Fighters, qui s'étaient dressés en leur temps contre l'impérialisme britannique. Un mélange entre politique, religion et sacralisation de certaines figures historiques qui justifierait le retrait de l'ouvrage, taxé d'« inexactitudes ».

 

« Je continuais d'espèrer que nous pourrions gagner ce procès, mais cela se présentait très mal », souligne Doniger. Néanmoins, elle avait procédé, avec son éditeur, à des corrections et des changements « par rapport à l'édition américaine sortie en 2009, n'étaient pas substancielles, mais nous avons changé certaines formules, adouci certains points, qui auraient été comme agiter un chiffon rouge devant un taureau », explique-t-elle. Ce qui n'a pas changé grand-chose...

 

Quand la politique élit la religion, et lit entre les lignes

 

Le livre est en effet tombé sous le coup de la section 295a du Code Pénal indien, qui sanctionne les outrages aux sentiments religieux. Le retrait du livre serait également lié à la montée du parti nationaliste Bharatiya Janata Party, qui reprend du poil de la bête dans le pays. Dinanath Batra, 84 ans et président du groupe hindouiste Shiksha Bachao Andolan, a mené le combat contre le livre de Doniger.

 

L'auteure explique avoir simplement voulu « présenter une histoire de l'hindouisme qui a été supprimée, et devient de plus en plus délicate à trouver dans les médias et les manuels scolaires ». En somme, présenter, comme le titre l'indique, une « histoire alternative » : « La façon dont l'hindousime a géré le pluralisme. »

 

Parmi les griefs reprochés à l'auteure, celui d'avoir lié la religion hindouiste avec des éléments sexuels, à la façon, en comparaison, de la mythologie grecque. Des histoires où les dieux commettent des adultères et suivent leurs désirs. Pour Shiksha Bachao Andolan, une telle présentation est celle d'« une femme assoiffée de sexe ».

 

Hari Kunzru, auteur qui défend mordicus sa collègue, rappelle, qu'outre Les Versets Sataniques, la biographie de Gandhi rédigée par Joseph Lelyveld, en 2011, avait déjà provoqué une controverse. Il craint que l'élection de Narendra Modi, candidat du Bharatiya Janata Party au poste de Premier ministre, si elle a lieu, générerait un peu plus de contrôle sur la liberté d'expression.

 

Wendy Doniger craint à présent que sa prochaine publication, On Hinduism, une anthologie qu'elle a composé, subisse le même sort. Elle reste désemparé par la réaction publique : « En général, je n'aime pas que l'on dégrade la religion des autres, mais il s'agit ici d'autre chose. C'est du fondamentalisme, qui stipule que certains éléments de la religion elle-même sont à bannir. D'un certain côté, je défends leur religion, et ils l'attaquent en retour. »

 

(via The New York Times)