Drogue, sexe, adultère : le polar évoque "tout ce qui est interdit en Iran"

Xavier S. Thomann - 11.06.2013

Edition - Les maisons - Naïri Nahapétian - Qui a tué l'ayatollah Kanuni - polar


Dans le cadre de l'opération lancée par les Editions Points, Ce Polar n'est pas suédois, ActuaLitté revient avec les auteurs sur leur expérience, l'écriture et la conception de leur roman. Pour découvrir avec eux ce que peuvent être des polars, qui ne viendraient pas du froid... Aujourd'hui, entretien avec Naïri Nahapétian. La romancière a quitté l'Iran après la Révolution islamique, à l'âge de neuf ans. Elle y est régulièrement revenue à l'occasion de nombreux reportages pour des périodiques français. Elle travaille actuellement pour Alternatives économiques.

 

 

 

 

Que pensez-vous de la «mode» du polar suédois?

Elle est née grâce à de grands auteurs, comme Henning Mankell ou Äke Edwardson, qui ont su débusquer les vices cachés de la société suédoise. Derrière la façade lisse de la social-démocratie scandinave, se dissimulent beaucoup de violence et des relents racistes, notamment parce que le travail de mémoire autour du passé nazi de la Suède n'a pas été mené jusqu'au bout.

 

 

Pourquoi avez-vous choisi le polar pour évoquer la situation politique et sociale de l'Iran? Pensez-vous que cela vous donne plus de liberté pour évoquer certains sujets?

J'aime la forme de l'enquête, peut-être parce que les circonstances de ma venue en France après la révolution islamique n'ont pas été totalement élucidées. Comme moi, le personnage principal de Qui a tué l'ayatollah Kanuni ?, Narek, a quitté l'Iran durant son enfance. Il revient dans ce pays après une longue absence pour tenter de comprendre ce qui est arrivé à sa mère, décédée dans les années 1980.

Le polar me donne aussi la possibilité d'évoquer la corruption en Iran, la répression, mais aussi le sexe, l'adultère, la drogue… Bref, tout ce qui est interdit… tout du moins en théorie.

 

 

Vous êtes plutôt Stieg Larsson ou Raymond Chandler?

Je lis beaucoup de « world polar ». Par exemple : Batya Gour, une auteure israélienne qui nous a fait découvrir ce pays de l'intérieur, en utilisant souvent une multiplicité de points de vue dans ses romans. Je lis aussi Robert Littell ou David Ignatius, qui ont une vision très subtile des rapports entre l'Est et l'Ouest.

 

Quand il n'est pas question de polar, qu'est-ce que vous lisez?

Là aussi, je suis très « world littérature ». Je me sens très proche de la littérature indienne : Arundhathi Roy, Rohinton Misry, et Salman Rushdie, qui est paradoxalement l'auteur indien chez qui l'on trouve le plus de références persanes. Sinon, j'aime la poésie des nouvelles des iraniens Sadegh Hedayat ou Ali Erfan.

 

 

Le polar est un genre qui connaît un grand succès depuis longtemps. Comment expliquez-vous cet engouement?

Les lecteurs aiment le polar parce qu'ils savent qu'ils y trouveront de vraies fictions, avec des personnages forts et des histoires bien ficelées.

 

 

Comment fait-on pour s'inscrire dans un genre où la concurrence est aussi rude?

En fait, je suis la seule auteure de polar, pour l'instant, qui situe toute son action en Iran et fait ainsi découvrir les paradoxes de cette société. Certes, un certain nombre de romans d'espionnage par exemple mettent en scène des personnages iraniens, mais ce ne sont pas, comme dans mes romans, les personnages principaux. Le roman noir est un genre probablement trop subversif pour se développer en Iran, il a fallu qu'un auteur en exil s'en empare…

 

 

Enfin, que diriez-vous à nos lecteurs pour présenter votre ouvrage Qui a tué l'ayatollah Kanuni? 

Le personnage principal de ce roman est en réalité la ville de Téhéran, ses embouteillages, ses chauffeurs de taxi (qui sont souvent poètes en même temps), ses paradoxes. Vous y découvrirez une société iranienne très différente de ce que vous imaginez, où les gens s'expriment librement, avec un courage sans faille. J'ai eu beaucoup de plaisir à l'écrire, notamment parce qu'il m'a permis de me mettre dans la peau de personnages iraniens très différents de moi. Je pense à Leila, en réalité la véritable héroïne de mon roman, qui est une… « féministe islamique » !

 

Ce roman est aussi le premier volume d'une série, dont le deuxième Dernier refrain à Ispahan [NdR : disponible aux éditions Liana Levi, à paraître en poche chez Points], permet de retrouver Narek.