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CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES – Voilà plusieurs années que Borju, le poète des désastres, fabrique des masques. Depuis que des anciens du village de Muara Jambi (Sumatra) lui ont raconté comment leurs ancêtres lépreux avaient été repoussés par les villages voisins, au fin fond d’une forêt pleine de ruines hantées, avec l’interdiction d’en sortir.


par Elizabeth D. Inandiak



 

La dernière nuit du mois de Ramadan, les malheureux lépreux osaient tout de même se mêler à la procession du takbiran, en portant des masques et de longues loques qui cachaient leurs plaies. Dans leur dos était accroché un panier en rotin dans lequel des âmes compatissantes déposaient de la nourriture.
 

Ces ruines hantées étaient en fait les vestiges du plus grand centre de savoirs bouddhistes d’Asie du Sud-Est entre les VIIe et XIIIe siècles. Depuis, cette université monastique, qui a jadis attiré de grands maîtres de Chine et d’Inde, a sombré dans l’oubli. Aujourd’hui sur son site se dresse le village de Muara Jambi : une centaine de maisons en bois plantées sur de hauts pilotis le long de la Batanghari, le plus grand fleuve de Sumatra. Derrière, des vergers de durians, de doukous, de cacaotiers, qui s’étendent sur plus de 2000 hectares au milieu des temples en ruine.
 

Ainsi, pour célébrer la mémoire de ses ancêtres lépreux, Borju le poète s’est mis à fabriquer des masques tourmentés, creusés dans des courges sèches, que les enfants du village portent chaque année en une joyeuse procession dans le dernier soir du mois de jeûne.


En septembre 2019, voilà que toute la région est envahie par les fumées des feux de forêt. L’air devient irrespirable. Les villageois se protègent le visage avec des masques chirurgicaux, à l’époque très bon marché et à portée de tous. Ils ont l’habitude d’être asphyxiés. Sur la rive d’en face, d’anciennes scieries ont été transformées en aire de stockage de charbon à ciel ouvert après l’exploitation outrancière des forêts.

Lorsque les camions déchargent la houille sur les barges géantes, des nuages noirs se forment au-dessus du fleuve et tombent sur leurs maisons en une pluie grasse et toxique, pénétrant leurs yeux et leurs poumons. Pour sauvegarder leur santé, ils plantent un rideau d’arbres le long de la berge.

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Cette fois-ci, face aux feux de forêt qui se propagent, Borju ressuscite un rituel ancien, le Larung Sungai. Sous un soleil orange, brouillé par un écran de fumées suffocantes, les villageois de Muara Jambi embarquent sur deux longues pirogues à moteur jeter des offrandes au fleuve. Tous portent les masques des lépreux, modifiés en masques anti-feux.

Et le poète déclame :

Les eaux de la Batanghair n’apaisent plus la soif

Le courant, jadis porteur de récits glorieux

Ne charrie plus aujourd’hui sur l’île d’Or

Que des nouvelles de désastres...

La terre brûle, brûle...

Tous les arbres ont été abattus

Ne restent plus que des branches grillées griffant le ciel

Ne reste plus qu’à mourir dans l’attente des injures de la terre...


Fin mars 2020, avant même que le Président indonésien ne déclare (le 4 avril) le port du masque obligatoire dans l’espace public, Borju se met frénétiquement à fabriquer, sur sa vieille machine à coudre Singer d’un noir vintage, des masques en tissu à partir d’un patron découpé dans du carton.

Il poste aussitôt sa méthode « fait maison » sur YouTube, et s’en va vite sur sa moto distribuer généreusement ces protections artisanales à tous les habitants de Muara Jambi.
 

Quand les rassemblements seront à nouveau possibles, le poète des désastres creusera de nouveaux masques dans des courges séchées pour célébrer, par une danse fantasque, la mémoire de la pandémie du Covid-19. C’est ainsi que naissent, ici, les rituels masqués, depuis la nuit des temps.



Elizabeth D. Inandiak : écrivaine, reporter, traductrice, engagée dans diverses communautés villageoises frappées par des catastrophes naturelles ou humaines en Indonésie, où elle vit depuis 1990. Elle a traduit et recomposé à neuf la grande épopée érotique et mystique de Java, Le livre de Centhini, sous le titre : Les chants de l’île à dormir (Éditions du Seuil poche point Sagesse). L’Ame de l’indonésie est à paraître à l’automne 2020 aux éditions Nevicata.


photo © Elizabeth D. Inandiak

 



Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


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