Du délire à la lecture : les pouvoirs de la bibliothérapie

Auteur invité - 01.04.2019

Edition - Société - délire lecture anxiété - portrait Dorian Gray - bibliothérapie livres soins


Quand j’ai terminé de raconter ce qui ne va pas dans ma vie, la psychiatre met fin à la séance en griffonnant sur un billet le titre d’un livre. 

– Vous le lirez pour la prochaine fois, dit-elle avant de me mettre à la porte et de laisser entrer le prochain patient.

Separation Anxiety
Peter Massas,CC BY SA 2.0

 
Désemparé, je fourre le bout de papier dans la poche de ma veste. Je pensais que cette psychiatre ferait son boulot et me prescrirait des pilules à avaler pour pouvoir enfin dormir et faire taire mes angoisses. À la place : elle me demande de lire ! L’anxiété sème des petites graines dans ma tête : comment vais-je faire pour m’en sortir ? 
 
Dehors, un froid glacial a envahi la ville. Je lève des yeux désespérés vers le ciel. Les nuages noirs n’annoncent rien de bon. Les pensées cycliques se remettent en route et arrosent allègrement les semis d’angoisse qui germent dans la matière de mon cerveau impossible à débrancher. Je me mets à marcher dans l’infâme grisaille quand une pluie givrante se déverse sur moi. Pas de parapluie ! On n’aurait pas pu tomber mieux. 

En jurant, je saute dans le premier bus qui passe devant moi. Le véhicule est bondé. Tout le monde a la même tête : maussade. Ça ne me rassure pas. Personne ne sourit alors moi non plus, je ne souris pas. Je tente de me frayer un chemin dans la marée humaine jusqu’au fond du bus. Pour éviter la crise d’anxiété, je fixe mon regard droit devant moi et observe la fréquence irrégulière des gouttes de pluie qui s’écrasent sur la vitre, vainement venues au monde pour disparaître à tout jamais. 

À travers le ressac de mes pensées déprimées, je perçois dans le reflet de la vitre mon propre visage déformé par l’eau ruisselant au-dehors. En y regardant plus attentivement, j’ai l’impression d’apercevoir les futures rides qui viendront sillonner mon visage encore jeune. Je crois voir les pattes-d’oie autour de mes yeux, les fossés creusés autour de ma bouche, les ridules qui videront mon front de toute substance.

J’imagine alors ma peau se détendre sous le cou, mes cheveux devenir grisonnants, mon ventre flasque déborder. Je regarde alternativement le reflet de mon visage vieilli et les gouttes qui tombent en martelant la vitre de plus en plus fort. Une terreur s’empare de moi. Vieillir ! Quelle horreur ! Pourquoi n’avons-nous pas encore inventé l’immortalité ? Avec toute cette révolution technologique du 21e siècle… Comment est-ce possible d’en être encore là ? 

Un fracas émotionnel de colère et d’injustice m’envahit. Les angoisses tapotent le dedans de ma tête et ne lâchent pas mon cœur au bord de l’agonie. M’aimera-t-on encore ? Mon corps est si jeune ! Des sens et des organes, une peau et un corps voués à flétrir, se désagréger et disparaître… Très vite, il sera sans forme, vieux et pendant ! Qui voudra encore de moi ? Personne ! Personne ! Ma vie est finie…

Alors que je divague, un passager du bus me fait signe que quelque chose est tombé de ma poche. Un trou dans ma veste a laissé s’échapper l’ordonnance de ma soi-disant psy. Je me penche pour le ramasser et le déplie. 

Le Portrait de Dorian Gray. Oscar Wilde. 

Au même instant, le bus s’arrête et je perçois à travers la fenêtre une librairie. Je bondis sur le trottoir, entre dans le magasin et m’adresse à un libraire qui m’indique où trouver le livre. Je le paie et me précipite à la maison. Après avoir fermé la porte à clef, je m’enfonce dans mon fauteuil et plonge dans la lecture. 

L’histoire m’emporte dans le 19e siècle londonien. Cette plume, si tendre et si fleurie… Le peintre a presque terminé son œuvre : fixer dans le moment présent la beauté d’un jeune modèle qu’il vient de rencontrer, le fantastique Dorian Grey… Comme j’aimerais voir ce portrait ! Le peintre laisse Dorian entrer en conversation avec l’un de ces amis, Lord Henry. Il a l’air louche… Ils se baladent dans le jardin… Toutes ces fleurs ! Je sens leurs odeurs, perçois leur fragilité, leur pureté, leur beauté colorée… Toutes ces créations de la nature qui, une fois fanées, ont le don de revenir à elles la saison suivante !… Contrairement à nous, humains périssables… Dorian souffre du même mal que moi… Je ne suis donc pas seul !

Comment un auteur a-t-il réussi à mettre en mots plus d’un siècle avant moi les peurs qui me rongent ?! Dorian découvre son portrait, y admire sa beauté et sa jeunesse immortalisées sous les coups de pinceaux magiques de l’artiste… Et si le tableau vieillissait à la place de son corps ? Comme je voudrais en faire autant ! Laisser une vieille peinture prendre les craquelures que mon visage ne connaîtra jamais… Rester dans cette enveloppe parfaite et intacte le restant de mes jours… Attends… Mais… cette actrice qu’il aime d’abord avec passion… Pourquoi la rejette-t-il soudain ? Elle a l’air si belle et douée ! La pauvre femme en est morte !

Et lui, misérable, comment peut-il ne pas sourciller ?! Quel sans-cœur !... À la place, il retourne au théâtre comme si de rien n’était !... Le voilà qui sombre dans la débauche, qui court après la futilité du matériel… Collecter les joyaux peut-il guérir l’angoisse du temps qui passe ? La vanité de la vie qui suit son cours, ingrate torture ? L’âme guérit les sens, les sens guérissent l’âme… tout cela… à cause d’un livre… un livre toxique… qui sème dans l’esprit de Dorian des désirs pour d’ignobles choses qu’on n’oserait nommer… Oh mon dieu… La littérature a-t-elle le pouvoir de corrompre ? Et si c’était vrai ! On dirait qu’elle l’assaille ! Le démolit ! Fait pourrir de l’intérieur son âme odieuse ! Au prix d’un corps qui garde ses traits juvéniles et parfaits ! 

Je dévore la fin, découvre le drame et referme le livre. Horrifié, je me lève et cours dans la salle de bain. Je m’ausculte le visage dans le miroir, analyse chaque centimètre carré de ma peau, découvre avec soulagement une toute petite ride au coin de l’œil gauche. Non, par pitié, non… Je préfère vieillir comme tout le monde plutôt que de vendre mon âme au diable !


Texte de Violette E. Mandry, publié dans le cadre du partenariat entre la Fondation pour l'Ecrit et ActuaLitté. Cette dernière propose un programme, De l’écriture à la promotion, offrant à 10 jeunes auteurs de découvrir l’industrie du livre. À travers ActuaLitté, leur est proposé un espace d’expression spécifique, où il leur était proposé de publier un texte en lien avec l’histoire littéraire.


Commentaires
cool hmm

Merci Violette toujours aussi pertinente!!!
Texte dense et rauque. Une chute inattendue admirable
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