Du Japon au Texas, échange de bonnes pratiques entre libraires

Antoine Oury - 11.04.2014

Edition - Librairies - librairie - Europe - EIBF


Dans le cadre de ses rencontres professionnelles, l'EIBF, Fédération des libraires européens et internationaux, a proposé à trois libraires chevronnés de partager leurs expériences en matière de ventes de livres. Siôn Hamilton, directeur de la vente au détail chez Foyles, Steve Bercu, président de l'American Booksellers Association et propriétaire de Book People, au Texas, et Hiroshi Sogo, directeur manager de la chaîne de librairies japonaises Kinokuniya, se sont réunis autour de Philip Jones, directeur de la publication de The Bookseller.

 


Hiroshi Sogo (Kinokuniya) & Siôn Hamilton (Foyles)

Hiroshi Sogo (Kinokuniya) et Siôn Hamilton (Foyles) (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Le temps du pessimisme est quelque peu révolu chez les libraires : les professionnels savent désormais qu'ils possèdent des avantages de taille par rapport à leurs concurrents dématérialisés, Amazon en tête. Pour preuve, l'ouverture prochaine d'une nouvelle librairie Foyle, en pleine « High Street » londonienne. Pour illustrer ses propos, Siôn Hamilton a choisi... la littérature, évidemment. La figure de Neal Cassady lui sert tout d'abord d'exemple à la volonté de liberté et d'espace qui occupe à présent l'esprit du client.

 

« Je crois que la notion d'espace public tient vraiment à coeur au client », explique-t-il, faisant écho aux propos du précédent orateur. L'épitaphe de Keats, « Ici repose celui dont le nom est inscrit dans l'eau », lui semble parfaitement incarner sa deuxième attention, la nécessité de proposer un espace de vente surprenant, qui change au fil, a minima, des saisons. Hamilton dévoile ensuite le plan du nouveau magasin Foyles, qui occupera un espace conséquent sur Charing Cross Road :

 

 

New Foyles - London

(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Comme l'explique Siôn Hamilton, le nouvel espace s'articule autour d'un atrium central, laissant descendre la lumière sur les piles de livres, et les concepteurs ont mis l'accent sur des espaces aérés, permettant une déambulation simple : « Au minimum, il faut compter 1,5 mètre d'espace pour que le client soit à l'aise dans ses déplacements », souligne-t-il. L'ouverture de ce nouveau Foyles intervient après plusieurs années difficiles, la situation s'étant améliorée depuis 2010, et ensuite d'année en année.

 

Steve Bercu est à la tête de la plus grande librairie indépendante du Texas : ouverte à Austin en 1970, Book People occupe à présent un espace de 2600 mètres carrés pour plus de 80 employés. Le mantra de la boutique : « Personne ne doit entrer ici avec dans l'esprit l'achat d'un livre », explique Bercu. Une ligne de conduite qui étonne, mais s'explique en fait par la volonté d'attirer un large public, et pas seulement celui habitué aux librairies. « 80 % des gens entrent chez Book People sans savoir ce qu'ils vont acheter », explique le directeur de la boutique.

 

Dès lors, tout l'enjeu de la boutique est de mettre à l'aise le quidam : les libraires auront pris soin d'afficher des critiques des livres placés sur les rayonnages (un geste particulièrement apprécié des éditeurs), et bien entendu de répondre aux demandes des clients. L'équipe contient des spécialistes dans certains domaines (polar, jeunesse, Young Adults...) afin que le conseil soit le plus avisé possible, même quand les demandes des clients sont nébuleuses.

 

 

Steve Bercu (ABA President - Book People, Texas)

Steve Bercu (Président de l'ABA - Book People, Texas) (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Il apparaît par ailleurs indispensable de s'investir dans la vie de sa communauté : il y a 18 ans, se souvient le président de l'ABA, il s'est fait une place au sein du conseil de la ville afin d'y porter ses revendications et ses attentes pour le centre-ville. Aujourd'hui, même Barnes & Noble, présent à Austin, « est une sorte de cousin », assure-t-il avec un sourire.

 

Quant à la liste des événements organisés par la librairie, elle au moins aussi riche que celle des titres présents en magasin : 400 signatures d'auteurs par an, 200 lectures publiques, des clubs de lecture, la participation ou l'organisation de festivals... Mais aussi l'organisation de fêtes d'anniversaire dans la librairie (« Je ne pensais pas que des gens paieraient pour ça, mais visiblement si, puisque nous en organisons en moyenne deux par semaine », explique-t-il) ou encore des « camps littéraires », sorte de camp de vacances autour d'une thématique littéraire, généralement orientée vers la littérature Young Adults.

 

D'autres opérations, assure le directeur, permettront d'intensifier cette relation avec la communauté : il cite par exemple des collectes de fonds, l'envoi de lettres rédigées par des enfants du coin à leurs camarades maliens, ou encore un partenariat avec le journal local, l'Austin American Statesman, autour de critiques de livres. « Toutes ces opérations ne génèrent pas de revenus, mais renforcent le lien avec les habitants et la ville », souligne-t-il.

 

Chose amusante, le libraire assure ne pas se préoccuper des ventes numériques, qui représentent à peine 0,1 % de son chiffre d'affaires, selon lui, réalisés avec le partenariat Kobo/ABA. « Nous n'essayons pas particulièrement de vendre des ebooks, je ne vois pas comment nous pourrions être compétitifs », explique-t-il.

 

 

London Book Fair 2014

Earl's Court, London Book Fair (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Enfin, Hiroshi Sogo, de la chaîne Kinokuniya, remonte le temps jusqu'à la première librairie ouverte au Japon, en 1927. Depuis, ce sont 64 établissements qui sont implantés sur l'archipel, et pratiquement autant de corners ouverts dans les universités du pays. D'ailleurs, commence Sogo, « 40 % des étudiants japonais n'ont pas lu un livre dans les douze derniers mois ». Un constat qui rend compte d'un certain désamour pour la lecture, face aux autres formes de loisirs.

 

Le directeur a donc repensé la librairie, comme « une scène où les gens rencontrent les livres » : pour lui, les livres doivent donc devenir des acteurs qui, placés en situation, amèneront les clients vers une réaction, et si possible l'achat. Pour cela, « des animations, des animations et encore des animations », assène-t-il.

 

Dans ce domaine, les seules limites sont l'imagination du libraire, assure-t-il. Il rapporte ainsi l'idée totalement farfelue de Kinokuniya : avec l'accord des éditeurs, les employés ont emballé cent titres différents, classiques comme modernes, japonais comme étrangers, de façon à ce qu'il soit impossible de les ouvrir et de les feuilleter en boutique. Seule une phrase, sélectionnée par les libraires, était imprimée sur l'emballage. Surprise : les lecteurs se prennent au jeu, et la presse s'empare du concept, occasionnant publicité gratuite et retombées économiques.

 

Cette fois encore, les ventes numériques sont difficiles à réaliser : Amazon et Kobo, explique le libraire, « condamnent le marché en pratiquant une guerre des prix », et le prix non fixe des ebooks empêche toute assise pour les libraires. Néanmoins, difficile de ne pas croire les trois professionnels : du papier et des idées peuvent faire merveille.