Du petit livre rouge aux petits livres bleus

Claire Darfeuille - 25.03.2014

Edition - International - Anne Cheng - bibliothèque chinoise - traduction


La collection bilingue Bibliothèque chinoise des Belles Lettres est inspirée des « Budé » grecs et latins ; le Prix Fu Lei de la traduction d'œuvres françaises en Chine aimerait avoir le même destin que le Goncourt… Deux ponts jetés entre la France et la Chine par de prestigieux passeurs, Anne Cheng et Dong Giang.

 

 

 

 

« Cette collection est née d'un rêve, celui d'une fille de l'école de la République française qui est aussi la fille de lettrés chinois », raconte Anne Cheng, qui apprend durant sa scolarité en France le grec et le latin avec en main la mythique collection Budé. « J'ai rêvé de l'équivalent pour le chinois classique, qui comme le latin dans la Rome antique, a infusé un monde plus vaste que le seul empire chinois ». La collection accueillera aussi des œuvres coréennes, japonaises ou vietnamiennes rédigées en chinois classique. Elle ne se limite pas non plus à la seule littérature, mais est ouverte à d'autres genres, traités techniques, mathématiques, agronomie, cuisine.

 

Lancée il y a quatre ans, la collection dirigée par Anne Cheng et Marc Kalinowski est déjà riche de 14 titres, toujours selon le même principe d'un texte original avec sa traduction en regard, augmentée de notes. Un des premiers classiques, traduit par Jean Levi, « la dispute sur le sel et le fer » de Huan Kuan, rapporte les répliques échangées lors d'un conseil impérial en -81 av. JC montrant au passage, selon Anne Cheng, que « les Chinois connaissent tout aussi bien le débat que les Grecs ». Le travail des traducteurs, considérés comme des auteurs, redonne vitalité à ces œuvres parfois tombées dans l'oubli, en Chine aussi...

 

La sinomania des Lumières

 

Présentée lors d'une tournée en octobre dernier dans les grandes villes chinoises, la collection a trouvé son public parmi les universitaires et les étudiants, mais serait aussi nécessaire selon l'érudite sinologue à « toute une jeunesse qui avec la montée technologique est ignorante de cette richesse et aurait besoin de renouer avec les sources classiques pour savoir où elle va ». Elle reflète aussi une très vieille passion entre la France et la Chine, une « sinomania » débutée au 17ème  qui connaîtra son apogée au siècle des Lumières avant de basculer dans son contraire. La France a ainsi été le premier pays du monde à créer une chaire d'études chinoises en 1814.

 

« J'ai consacré 30 ans de ma vie à la France et suis donc très content qu'elle reconnaisse mon travail » expliquait le professeur Dong Giang le lendemain sur le même stand de l'Institut français où était intervenue la veille Anne Cheng « laquelle a consacré 40 ans de sa vie à la Chine et n'a pas encore été assez récompensée là-bas  », déplorait-il.  Le professeur Dong Giang était convié à parler du Prix Fu Lei, qui récompense les meilleures traductions d'ouvrages français publiés en Chine, avec son interlocuteur, juré du Prix Goncourt, Pierre Assouline.

 

 

 

 

« Après avoir traduit jour et nuit pendant 5 ans, une quinzaine de livres, j'ai compris que ce n'était encore qu'une goutte d'eau », explique Dong Giang, attentif à rendre hommage à ses étudiants qui prendront le relais. Il rappelle que toute une génération de Chinois s'est formée à la littérature à travers des traductions de romans français. Très attaché à l'audience du Prix Fu Lei  (du nom du plus grand traducteur de Balzac en Chine, qui se suicida au début de la révolution culturelle. Ndlr), il raconte qu'à la presse venue en 2009 pour le Prix Nobel J. M. G. Le Clézio, il posait comme condition sine qua none à son interview de parler du Prix Fu Lei. Mais comment rendre le Prix aussi prestigieux que le Goncourt, dont le bandeau se retrouve à l'étranger à la différence d'autres prix littéraires confinés à leurs frontières ?

 

Pour devenir prestigieux, créez la polémique !

 

A cette question, Pierre Assouline répond en deux temps. D'une part, le choix du restaurant Drouant il y a 100 ans, aurait été une sédentarisation importante, tout comme la tradition de se retrouver chaque mois autour d'un déjeuner. La parution d'une presse de critique littéraire après la seconde guerre mondiale d'autre part aurait contribué au phénomène Goncourt, tout comme le fait qu'il s'agisse d'un jury d'écrivains. Enfin, il rappelle que le Prix s'est créé contre l'Académie française et que chaque polémique en a augmenté le prestige. En conclusion « Payer un ami pour créer les polémiques !», conseille-t-il avant de raconter l'anecdote de Lucien Descaves, juré du Goncourt, qui après une dispute, a passé plusieurs années à manger seul au rez-de-chaussée faisant porter ses billets à l'étage supérieur.

 

« En résumé, j'en conclus que nous ne mangeons pas assez », s'amuse Dong Giang avant de revenir sur la particularité du Prix Fu Lei qui récompense une traduction, relevant qu'il n'existe aucun Prix universel de traduction. Celle-ci serait à élever au rang d'art au même titre que la musique et la peinture. Le travail du traducteur serait ainsi à rapprocher de celui de l'interprète d'une œuvre musicale sans le talent duquel elle n'existerait pas. « De même qu'un grand pianiste ne pourra pas jouer aussi bien Bach que Mozart, un grand traducteur ne peut pas tout traduire. Il faut des affinités heureuses ».

 

Il conclut : « traduire est plus difficile qu'écrire, car on ne peut contourner la difficulté ».