Du regard à l'incompréhension : une société malade de sa binarité

Auteur invité - 14.01.2019

Edition - Société - apparences genre société - sexualité identité stéréotype - lecture monde incompréhension


Dans le cadre du projet De l’écriture à la promotion, mené par la Fondation pour l’Écrit, 10 jeunes auteurs ont été retenus. Avec un impératif : produire un texte portant sur un fait d’actualité contemporaine non littéraire, en partenariat avec ActuaLitté.

Cette semaine, c'est au tour de Violette E. Mandry de prendre la suite avec un faisceau de réflexions autour de notre société.


PATRIARCHAL CULTURE
domaine public


 

La non-binarité : ce phénomène dérangeant et vertueux


Assis-e au fond du café, je fais signe à la personne qui sert. Les mains occupées à ranger les verres vides des clients précédant sur son plateau, sa voix s’écrie machinalement :

  • – Bonjour, madame, qu’est-ce que je vous sers ?

Je lui dis que je ne suis pas une madame. L’autre écarquille des yeux désolés qui me scannent de haut en bas. Blazer en velours, chemise noire, cravate. Son cerveau fait la mise à jour et en déduit : c’est un homme.

  • – Pardon, monsieur

Je lui dis que je ne suis pas un monsieur, mais que je suis non binaire. Son visage se décompose. Ses yeux scrutent ma poitrine, y décernent deux bosses sous la chemise masculine ; puis ausculte mon visage carré, dépourvu de maquillage, encadré par cette chevelure féminine. Défaillance du système neuronal. Ce n’est pas une madame ? Ce n’est pas un monsieur ? Alors qu’est-ce que c’est ? Non binaire. Le cerveau cherche une image à coller au concept, sans succès.

  • – Vous pouvez simplement me dire bonjour, ça ira… lui dis-je avec un sourire.
  •  
Dans un soupir de soulagement, la personne prend enfin ma commande et s’en va.


Nombreuses sont les personnes non binaires à se sentir mal à l’aise lorsqu’on les mégenre en se basant sur leurs apparences. C’est que la société nous a bien appris à faire la différence entre un homme (personne avec barbe) et une femme (personne maquillée avec jupe) et tout ce qui se situe entre-deux ou en dehors de ces deux cases prête à confusion.

Si le respect et l’écoute de l’autre permettent de se faire comprendre comme dans le cas ci-dessus, dans d’autres circonstances, soulever ces questions de genres non conventionnels attire les foudres et donne lieu à une violence sans nom. À l’heure où la transphobie se déchaîne, les personnes non binaires ne sont pas non plus à l’abri et doivent faire face à une société qui leur impose un « choix » entre deux catégories disponibles.

 

Pourquoi, au juste, la non binarité dérange-t-elle autant ? L’incompréhension et les faux problèmes que l’on invente au sujet des genres non binaires en disent davantage sur les blocages des gens réfractaires et sur la société malade que sur les personnes concernées, car, à mes yeux, ce phénomène devrait être perçu comme un atout plutôt qu’une malédiction.
 

Expérimenter et/ou faire face à la non binarité poussent à sortir de la zone de confort dans laquelle on se vautre sous prétexte que la biologie prouve qu’il y a deux sexes, donc deux genres, et que ça a toujours été comme ça (à noter que des études scientifiques contestent ce point de vue). Dans cette société occidentale focalisée sur les apparences, la non binarité dépasse le visible, le dicible et multiplie à l’infini les manières d’être et d’exprimer son identité.

Les genderfluids cessent de laisser les autres leur dicter les gestuelles et autres expressions de genre à adopter selon l’organe formé à la naissance entre les jambes. Choisir de porter, par exemple, du rouge à lèvres pour ses fins esthétiques, parce que c’est en accord avec ce qu’on est à l’intérieur et non « parce que c’est un truc de fille », devient un vrai choix, un choix basé sur une liberté totale.

 

Quand on casse les limites sociétales en affirmant sa non binarité, on entre dans cette dimension où la fluidité nous fait redevenir jeune à 100 ans. Alors que la société met tant d’importance dans l’anatomie des gens, on s’aperçoit que se limiter à l’apparence est un piège, car le corps physique n’est qu’une forme d’expression parmi tant autres. La potentialité des genres à explorer, découvrir, expérimenter est tellement vaste que deux genres ne suffisent pas et la non binarité ouvre la porte à toutes formes d’expression possibles.

Dans le fond, je me demande ce qui est le plus contre nature : refuser d’entrer dans des catégories décidées, construites et inventées par des êtres humains ou nier la nature même du monde et de la vie qui est de constamment rouler, tourner et se métamorphoser ? En soi, loin d’être compliquée, abjecte, irréelle ou limitante, la non binarité laisse place à une complète réinvention de soi-même et je pense que c’est ce potentiel infini qui angoisse tant les personnes dans le refus d’admettre la pluralité des genres.

 

En théorie, la raison pour laquelle sortir du placard en étant transgenre et/ou non binaire reste un défi difficile à relever, et qui tient parfois de questions de vie ou de mort, découle du fait que la société est peu apte à déconstruire ces cases binaires engoncées dans les mentalités. Ce qui est éprouvant n’est pas le fait d’appartenir à un genre autre que masculin ou féminin, c’est d’affronter le monde qui projette sans cesse sur soi une image faussée, biaisée, basée sur les apparences et les stéréotypes, au point de générer et véhiculer une haine sans fondement.

Ces projections proviennent souvent de vieux codes qui ne font plus sens aujourd’hui, notamment parce que la société s’accroche comme une tique à un chien aux (hypocrites) règles de la bienséance, comme dans l’exemple banal cité plus haut, ou à la vieille « vérité vraie » de la science qui conçoit un organisme biologique mâle OU femelle.

 

Il est certes désespérant d’observer que la non binarité peut être perçue comme un poids que les personnes cisgenres se félicitent de ne pas porter. En vrai, je pense que la non binarité dérange, car elle génère une vertigineuse invitation à l’expansion de soi – mouvement qui entraîne la destruction des barrières et de la zone de confort.

Pour ma part, je pense que je suis né-e dans un corps physique et possède le pouvoir de me réveiller homme — femme — autre — ... chaque jour, comme il me plaira. Et je crois fondamentalement que nous avons toutes et tous droit à ce pouvoir, ce potentiel et cette liberté-là. En définitive, la non binarité des genres confirme la formidable plasticité de l’être humain qui semble plus proche de l’infini que du fini, surtout lorsqu’il n’est pas totalement défini.

 

 

Retrouver l'ensemble de notre dossier De l'écriture à la promotion, les auteurs se professionnalisent   


Commentaires
bien fais bien pensé j'adore,

je vais vous demander une chose et t'il possible que je copie votre texte sur mon mur.

j'ai trouvee le texte tellement plein de bon sens
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