Duel autour de 1275 âmes au Salon de la revue

Claire Darfeuille - 19.10.2016

Edition - International - Traduction littéraire - ATLF - Roman noir


Le 26e Salon de la revue a vu s’affronter Jean-Paul Gratias et feu Marcel Duhamel, ressuscité pour l’occasion sous les traits du valeureux Michel Volkovitch. Objet de cette joute linguistique, la retraduction d’un classique du roman noir « Pop. 1280 » de Jim Thomson, soit en français « 1275 âmes » ou « Pottsville, 1280 habitants » selon les époques et le choix des traducteurs.  

 

Joute de traduction entre Michel Volkovitch - Marcel Duhamel vs Jean-Paul Gratias

 

 

Cinquante ans les séparent. Un demi-siècle durant lequel la conception de la traduction a changé, de même que le regard porté sur le roman noir. « 1275 âmes », première traduction de « Pop. 1280 » de Jim Thomson fut écrite en 1966, deux ans après sa parution aux USA, la dernière est ressortie en 2016 chez Rivages/Noir sous le titre « Pottsville, 1280 habitants ».

 

Dimanche 16 octobre, au Salon de la revue, sous la halle des Blancs-Manteaux (Paris IV), le traducteur et éditeur Michel Volkovitch avait donc pour mission de défendre l’ancienne traduction signée par Marcel Duhamel face à Jean-Paul Gratias, armé de sa toute nouvelle version, au cours d’une joute organisée par l’ATLF pour mettre en lumière la part de création qui revient au traducteur.  

 

A l'époque, on faisait n'importe quoi...

 

Le combat a semblé finir avant même d’avoir commencé, le premier traducteur ayant d’emblée reconnu pour vraies les accusations de coupes, contresens, injection d’argot et autres libertés prises avec le texte original. « J’ai perdu d’avance » a prétendu Michel Volkovitch, « mais j’ai des circonstances atténuantes », notamment l’excuse du temps. De fait, les conditions d’enseignement et d’exercice de la traduction étaient radicalement différentes dans les années 60-70. « À l’époque, on faisait n’importe quoi, on apprenait sur le tas, il n’y avait ni ATLF, ni Collège des traducteurs d’Arles, ni revues telles que Palimpsestes ou TransLittérature pour donner les clefs du métier » s’est défendu Marcel Duhamel par la voix de Michel Volkovitch, par ailleurs enseignant à l’École de Traduction Littéraire du CNL-Asfored.

 

Mais revenons au texte et aux trois versions mises en vis-à-vis. Premier constat qui semble attester de quelques élagages dans la version de Marcel Duhamel, le coefficient de foisonnement n’est pas supérieur de 15 à 20 %, comme il l’est de manière générale dans une traduction de l’anglais vers le français. « Peut-être pour répondre à un impératif de l’imprimeur, à des contraintes technico-commerciales ? » suggère Laurence Kiefé, trésorière de l’ATLF qui est la garante du bon déroulement de la rencontre.

 

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Rappeler aux jurés de prix littéraires que #LesTraducteursExistent

 

 

Côté Jean-Paul Gratias, le coefficient est visiblement respecté au nom d’une conception de la traduction qui implique de ne rien supprimer du texte original. Ainsi le « cache-poussière » des femmes restera en lin dans sa description, alors qu’il a perdu sa texture dans l’autre. Mais la précision est-elle indispensable et ne fait-elle pas perdre un peu de rythme à la scène ?

 

Par souci d’exactitude, Jean-Paul Gratias réintroduit également le « bar ambulant » dans le train (news butch) où le sherif Nick Corey achète son sandwich, alors qu’il s’était transformé en « kiosque de gare » chez Duhamel. « Mais où sont alors passés les journaux ? » interroge le public. « C’est de la nourriture qu’il achète, pas la presse », justifie le traducteur. Les questions de vocabulaire se succèdent. Pourquoi le « tribunal » (courthouse) est-il devenu un « palais de justice » ? « Pour Nick Corey, qui vient d’un bled, une ville de 5 000 habitants est immense », argumente le traducteur sans se laisser ébranler par les interrogations — bienveillantes — du public.

 

Pourquoi Duhamel a-t-il soustrait cinq habitants dans le titre ?

 

Le sujet soulève la question incontournable : « Pourquoi Marcel Duhamel a-t-il soustrait cinq habitants dans le titre ? ». Plusieurs motivations sont envisageables. Serait-ce le nombre de victimes assassinées par Nick Corey ? Mauvaise piste, elles sont au nombre de six. Aurait-il soustrait « les nègres » puisqu’ils sont supposés « ne pas avoir d’âme ».  Objection. Ils sont bien plus nombreux que cinq à habiter le canton. M. Duhamel serait-il du type « traducteur cleptomane » comme le héros du roman éponyme de Dezsö Kosztolányi (Viviane Hamy, 1994, traduit par Ádám Péter) ? « C’est possible », note Michel Volkovitch en soulignant que le prix d’une paire de bottes varie de cinq dollars entre sa version et la version originale, passant de 75 à 70 dollars.

 

Mais la raison la plus probable serait à chercher du côté de la liaison malheureuse « vingts âmes » contre « douze cent soixante-quinze âmes » qui claque bien mieux à l’oreille. Enfin, impossible d’écarter l’idée d’un coup pub orchestré par Marcel Duhamel, une façon de « faire le buzz » qui a très bien fonctionné puisque Jean-Bernard Pouy a consacré tout un roman à la question (1280 âmes, Baleine 2000).

 

Consensus en cours de bataille, les deux traducteurs constatent : « on est passé tous les deux au présent sans remord ». Le passé simple était impossible, le passé composé trop lourd. Mais « j’aurais pu commencer au passé et revenir au présent de narration », regrette le porte-parole de Marcel Duhamel qui suit son idée : « D’une manière générale, les convenances et en premier lieu la grammaire sont molestées dans le livre, alors pourquoi ne pas chambouler les temps pour rendre cette impression globale ? ».

 

La reproduction des « cuirs », ces mots que les personnages écorchent en anglais, sont une autre source de regret. N’aurait-il pas été possible de les rendre en tordant la syntaxe plutôt qu’en procédant à des élisions maladroites ?

 

Elle se tortille, frétille et gazouille

 

« Qu’importe les moyens, pourvu qu’on ait la musique » semble être la conclusion de cette heure d’affrontement autour de la voix de Jim Thomson et de ses échos en français. Quel plaisir en effet que sa blonde « se tortille, frétille et gazouille » tandis qu’elle « twists, twitchs and tweets » au sud des États-Unis. 

 

Michel Volkovitch soucieux de ramener la paix autour des traductions de feu Duhamel, insiste sur le premier devoir du traducteur qui est de « restituer la jubilation de l’écriture de Jim Thomson ». Il demande en conséquence de ne pas jeter les anciennes traductions écrites dans une langue « vivante, savoureuse et swingante », malgré leurs inexactitudes, coupes et contresens condamnables.

 

Et de conclure pour mettre toutes les parties à l’unisson : « En matière de traduction, comme en musique, une fausse note est moins grave qu’une erreur de tempo. »